Depuis sa fondation en 1998 par la pianiste Elena Bashkirova, fille du grand pianiste pédagogue Dimitri Bashkirov, le Festival international de musique de chambre de Jérusalem n'a de cesse de réunir chaque année la fine fleur de la scène internationale. Poids lourds ou étoiles montantes, c'est tout un vivier de talents qui par-delà les difficultés politiques et économiques embrase Jérusalem pendant une dizaine de jours à la fin de l'été. En écho à ce festival, Bashkirova nous emmène ce soir en terres brahmsiennes en compagnie de son fils Michael Barenboïm au violon et de Julian Steckel au violoncelle. 

Michael Barenboïm © Janine Escher
Michael Barenboïm
© Janine Escher

Le programme s'annonce passionnant : pas moins que les trois trios pour piano et cordes de Brahms (n°1 op.8, n°2 op.87 et n°3 op.101). Œuvres majeures de la musique de chambre allemande, dont on loue très souvent l'équilibre d'une écriture hautement inspirée. On sent tout à la fois dans le premier trio l'énergie frémissante, sensuelle et impétueuse de la jeunesse (malgré les retouches par Brahms lui-même quatre décennies plus tard) au sein de laquelle affleure une pudeur touchante. Le deuxième vogue dans une large plénitude autour de laquelle les tourments de l'adversité ou les frissons passionés ne sont jamais loin. Le troisième incarne la puissance d'une volonté mûre, fière mais sensible, dont la concision canalise l'énergie créatrice à la cime de l'expression.

Une telle musique s'avère extrêmement exigeante pour quiconque s'y frotte, elle n'admet rien d'autre qu'une implication totale et sincère de la part des interprètes, immersion sans laquelle l'expression en pâtit. Que dire ici de la sincérité de ces musiciens dans la lecture de ces œuvres ? Sans doute manque-t-il quelque chose. Probablement une assurance, une sûreté, en tout cas une direction et une cohérence. Dès les premières notes du Trio op.101, l'équilibre des voix semble incertain. Du parterre le piano manque réellement de clarté, et le son, velléitaire, a du mal à se projeter. Hormis les fausses notes qu'égrènent de-ci de-là les octaves ou les giboulées fulgurantes, il y a clairement un manque de sûreté dans le texte, un à-peu près dans lequel le piano s'embourbe et se place malgré lui "hors-jeu". C'est ainsi le cas par moment dans les Allegros initiaux des Trios n°1 et 3, ou dans le Scherzo : Presto du Trio n°2. L'usage excessif de la pédale de résonance proviendrait-il d'une volonté de masquer toutes ces imprécisions sous une illusion de fluidité ? Il n'est par ailleurs pas toujours aisé de comprendre la pianiste dans ses choix stylistiques, entre la légère avance sur le temps qu'elle s'empresse de ficeler dans l'Allegro du Trio n°3, ou les accents excessifs voire incongrus projetés sur certains traits descendants.

Le violoniste et le violoncelliste s'en sortent malgré tout plutôt bien, et si leur jeu à tous deux reste assez discret, il n'en a pas moins le mérite d'être cohérent sans prétendre à nul artifice. Steckel n'est pas de ces violoncellistes bravaches qui font de chaque note un théâtre. Il adopte un jeu intelligent, tout à la fois circonspect, pondéré et soucieux des atmosphères. Ce qui lui manque cependant dans l'intensité brahmsienne de ce soir est une puissance de son, du moins une meilleure projection de celui-ci (Andante gracioso du Trio n°3). Projection mise à mal par son vibrato serré ? Michael Barenboïm, quant à lui, sans faire de faux pas adopte un jeu par trop sage lorsqu'il s'agit d'incarner l'exaltation et l'impétuosité qui sont légions dans les mouvement Allegro  et  Scherzo. Plutôt qu'une régularité rythmique presque scolaire nous aurions aimé entendre dans l'Allegro du Trio n°1 une plus grande expression dans le rubato rythmique, des rythmes tantôt légèrement serrés qui auraient immanquablement apporté une couleur plus franche, et dont ne manque guère Bashkirova.

Ce ne serait cependant pas rendre justice aux interprètes que de ne pas reconnaître les grandes qualités de certaines atmosphères, notamment dans les Trios n°1 et 2. Dans l'Adagio du premier il y a une vrai écoute qui sert cette fois-ci parfaitement l'équilibre et la qualité du son, dont la ténuité émane avec une grande délicatesse. Saluons également dans ce même trio les frétillements du Scherzo, ainsi que la massivité de l'Allegro final, comme on l'aime, achevant avec éloquence un concert quelque peu inégal.

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