N’ayant pas pu se produire aux Flagey Piano Days de février dernier pour cause de maternité, Beatrice Rana était très attendue pour son retour à Bruxelles dans cette grande salle du Palais des Beaux-Arts où elle revenait deux ans après un récital qui avait marqué les esprits. Accueillie par un public nombreux et particulièrement attentif, la pianiste italienne ouvre son programme par la Deuxième Suite française BWV 813 de Bach. L’« Allemande » introductive et la « Courante » qui suit sont abordées de manière sereine, voire rêveuse et heureusement pédalées sans excès. Beatrice Rana approche la noble « Sarabande » de façon sereine et lyrique, alors qu’on la sent par moments un peu retenue dans l’expression. Les « Menuets » sont pris dans un tempo rapide et sans crispation, même si la sonorité de la pianiste se révèle ça et là curieusement floue. Dans la « Gigue » finale où elle intègre parfaitement les ornements au discours, Rana voit indiscutablement grand et impressionne, en dépit d’un jeu parfois entaché d’une inutile agressivité dont le corollaire est un net durcissement de la sonorité.

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Beatrice Rana © Simon Fowler
Beatrice Rana
© Simon Fowler

Elle poursuit par le premier cahier des Études de Debussy. L’interprète saisit très bien l’ironie de « Pour les cinq doigts », même si certains choix interprétatifs étonnent, comme celui de jouer avec une inattendue brutalité les interjections à la main droite qui viennent narguer la main gauche répétitive à la Czerny, au tout début. Elle est en revanche irrésistible dans la gamme de ré bémol majeur en quadruples croches qui conclut le morceau : elle fait une véritable houle sonore qui couronne une approche où la franchise est parfois proche de la brutalité.

Beatrice Rana va incontestablement gagner en confiance et en subtilité dans les Études qui suivent, où l’on admire invariablement sa maîtrise technique comme sa compréhension de la musique. Même si elle refuse la sensualité et la séduction (plus présentes qu’on ne le croit dans ces œuvres à visée faussement pédagogique), elle en offre une vision qui se veut moins résolument « moderne » que pour la première, gravée à la pointe sèche. On pense ici à la façon de toujours bien placer – et apparemment sans effort – les accords dans les pièces qui le demandent. Dans « Pour les quartes », elle restitue très finement de mystérieuses sonorités de gamelan, alors qu’elle instaure une fascinante impression d’apesanteur dans « Pour les octaves ». Elle conclut sur un « Pour les huit doigts » où elle prend à bras-le-corps une musique qui jaillit comme un feu d’artifice. Ici, on perçoit clairement une interprète de classe qui dompte la musique avec aisance et délectation.

Après cette première partie certainement satisfaisante d’une interprète dont on espérait cependant davantage, Beatrice Rana va consacrer toute la seconde moitié de son récital à Chopin. Et là le doute n’est plus permis : la pianiste est à nouveau à son meilleur niveau et a entièrement récupéré la magie de sa sonorité.

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Elle ouvre ce volet par les Deux Nocturnes op. 48 où elle fait montre d’une parfaite égalité de toucher mise au service d’un admirable sens du chant. Qui plus est, elle fait à présent entendre des forte profonds et sonores, mais qui ne tonnent jamais. Comme on admire la douceur avec laquelle elle entame les deux pièces, la touchante simplicité avec laquelle elle clôt le premier nocturne ou la bourrasque en octaves du second, superbement menée !

Suit la Troisième Ballade où Rana se fait merveilleuse conteuse, captivant d’un bout à l’autre l’auditeur. Sa maîtrise de la dynamique comme du phrasé est remarquable, même si l’un ou l’autre forte est parfois clinquant. Mais que serait un concert sans prise de risques ?

C’est le Troisième Scherzo qui conclut ce récital. Ce qui impressionne le plus ici est la parfaite cohérence du discours : de la première à dernière note, il est évident que l’interprète sait où elle va et qu’elle a les moyens de ses ambitions. Le choral central est rendu avec dignité et simplicité, alors que l’impétueuse course à l’abîme qui conclut le morceau est magnifique dans sa maîtrise digitale parfaite et son contrôle sans faille de la dynamique.

Chaleureusement applaudie, Beatrice Rana reviendra pour deux bis : une tendre Romance sans paroles op. 67 n° 2 de Mendelssohn et une éblouissante « Marche » de Casse-Noisette de Tchaïkovski dans la transcription virtuose pour piano de Mikhail Pletnev.

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