Il est des musiques faites pour être écoutées, d’autres pour être entendues, d’autres encore pour être comprises quand la plupart ne sont hélas que jouées. Enfin quelques unes sont heureusement vécues. Tout est question d’interprétation et les musiciens ne sont pas légion à pouvoir y prétendre. L’Orchestre d'Auvergne et Giuliano Carmignola étaient de ceux-là vendredi 10 mars à l’Opéra de Clermont-Ferrand. Ceux qui s’attendaient à trouver chez Carmignola un extraverti, un funambule de l’archet comme on le baptise un peu rapidement ont pu être surpris. Interpréter pour ce diable de violoniste n’est pas seulement « aller derrière l’air », c’est-à-dire au-delà ainsi que le pensait Giono. Bien plutôt, c’est aller dedans. C’est être dans la note et sur la phrase, les lustrer, en polir la surface jusqu’à l’éblouissement pour en mieux pénétrer la structure, en révéler les tranchants de lumière. Sous ses doigts, la note ne saurait se satisfaire d’être le seul écho aussi abouti soit-il de cette banale tache noir qui vous fixe obstinément de son mystère sur une partition.

© Roland Duclos
© Roland Duclos

De la même manière que le ciseau du sculpteur entre dans la chair ligneuse, ou fait jaillir l’éclat minéral, Carmignola pénètre au cœur même de l’instant sonore. Plus qu’un passeur, plus même qu’un éveilleur il s’apparente à un transgresseur en outrepassant le prosaïsme des conventions. Ses Concertos op. 7 n°3 et 4 de Leclair en font un conteur où l’émotion naît du surgissement d’une plasticité musicienne qui dessine un paysage sonore. Carmignola met en scène et en fête, ces pages qui se souviennent chez Leclair, des origines populaires de l’instrument. Le jeu est savant, mâtiné d’une faconde virtuose parce que plébéienne. L’instrumentiste y affirme une identité moins autocentrée sur l’hypnotique technique avec laquelle il soumet l’instrument, qu’il ne se reconnait dans cette lutte qu’il livre dans l’urgence de l’adagio de l’Opus 7 n°4. Car c’est bien dans cet affrontement qu’il instruit face à l’œuvre qu’il nous séduit. Si la puissance d’instinct et la force de conviction demeurent bien la matière vive de son jeu c’est qu’il conduit la générosité d’un phrasé exemplairement réfléchi et construit sur toute la longueur du chant de l’instrument. L’adagio conclusif du n°3 en est emblématique.

Et si son toucher est bien parcouru du souffle de la séduction c’est d’abord par la profondeur du discours qu’il nourrit qu’il nous convainc. Pour lui, jouer de l’effet ce n’est autre que l’expression d’une pudeur, d’un bonheur à faire vibrer le son jusqu’à donner l’illusion qu’il entre en harmonie avec l’espace sensible qu’il crée et provoque. Car le parler vrai du vénitien Carmignola est un tout, une entité non sécable, mais complexe, polysémique. Une langue faite de résonnance poétique, de méditation, bien plus que d’apparente fantaisie virtuose. La fougue est chez lui un art de la distinction. L’impulsivité éruptive est le reflet d’un sens inné d’une libre chorégraphie médiumnique servie par une main gauche jamais prise en défaut.

L’intégrité de sa diction c’est encore le grain soutenu d’une sensualité intuitive jusqu’à l’ivresse. Notamment dans ces forêts de chants d’oiseaux dont il peuple le largo du Concerto en mi mineur RV 281 et l’Allegro initial du Concerto en ré majeur RV 232. Paradoxalement il ne donne à aucun instant un sentiment de volubilité en tant que fin en soi. Le mordant des attaques sait être dense sans perdre sa suavité. Comme s’il ouvrait une quatrième dimension entre la note entendue et sa consistance dans l’espace qu’il dessine, et destine à l’œuvre. Le vibrato n’est pas chez lui un artefact mais l’ardente expression d’une personnalité authentiquement vécue et profondément intègre. Au point que la prise de risque ne supplée pas à un défaut d’inspiration ni ne s’apparente à une performance. Preuve en est qu’elle s’accomplie dans une clarté polyphonique exempte de saturation.

Quelle place pour l’Orchestre d’Auvergne ? Certainement pas celle du faire valoir qui l’on aurait pu redouter face à une forte personnalité. C’est en cela que l’on reconnait le charisme d’un soliste, son panache et son talent. Carmignola qui dirige de l’archet, joue en partage avec et dans l’orchestre qu’il respecte, en ayant soin de ne pas faire cavalier seul en avant-scène lorsqu’il intervient dans Leclair et Vivaldi. Non seulement le courant de la complicité passe mais on atteint à une osmose dans laquelle chacun est à l’écoute de l’autre et s’en inspire. Le mérite de Carmignola et de savoir s’effacer pour laisser libre cours à l’inspiration des pupitres. Une évidence dans les Concerto grosso de Corelli et la Sinfonia d’Albinoni où il laisse la préséance au violon solo Catalina Isabel Tur Bonet. On a là manifestement des musiciens qui savent respirer et possèdent naturellement ce magnétisme et ce sens de la flamboyance.  Et ce goût pour la construction et la générosité des formes. Une quadrature des talents…

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