Le Festival de La Chaise-Dieu est financé par des partenaires institutionnels, soit la région, le département et les communes, mais aussi – il est important de le rappeler – par des mécènes locaux, comme la distillerie Pagès du Velay. Organisé avec le soutien du Cercle des partenaires locaux, le concert donné dans l’Abbatiale Saint-Robert mercredi 27 août à 21h réunissait le Collegium Vocale Gent et l’Orchestre des Champs-Élysées sous la direction de Philippe Herreweghe, dans un programme Bruckner/Schubert. Une musique pleine de gravité, proposée avec une intensité quasi tragique par un très grand chef.

Philippe Herreweghe © Michel Garnier
Philippe Herreweghe
© Michel Garnier
Le chœur s’installe d’abord seul sur scène, en arc de cercle. Après une ouverture à l’orgue – une œuvre de Brahms calme et propice à la concentration –, le recueillement prend instantanément possession du public lorsque s’élève l’Ave Maria d'Anton Bruckner, premier des trois motets chantés a cappella. La pureté de la composition va de pair avec la pureté du son choral dont la moindre altération est réglée. L’interprétation du Collegium Vocale Gent n’est pas seulement parfaitement propre, elle est subtilement colorée par un panel de nuances variées, coulées dans la dynamique du texte et du chant, rendant possible l’émergence des différents états de prière. Dans le Christus factus est et le Os justi également, la ferveur qui anime Philippe Herreweghe est palpable dans sa manière de modeler l’éclat des voix, leurs superbes teintes, leurs plus imperceptibles inflexions. L’immense qualité musicale de leur travail ne se traduit pas par une technicité scolaire, bien au contraire ; le chef sait mettre l’exigence de la précision au service du surgissement de l’émotion ardente.

Le chœur quitte ensuite la scène pour laisser place à l’orchestre seul. Les deux mouvements de la Symphonie no. 8 en si mineur, «Inachevée» de Schubert font succéder au calme profond du chant sacré l’angoisse exprimée par l’entremêlement instrumental.  Le tempo assez modéré convient bien à l’abbatiale où l’écho semble amplifier les valeurs temporelles. L’engagement des musiciens résulte en une mise en valeur de leur chef, au centre des regards et de l’attention ; c’est comme s’il permettait l’éclosion des thèmes successifs, en maintenant une tension délicate, haletante mais maîtrisée. La performance de l’orchestre, par moments presque trop sérieuse, a pour avantage de restituer avec force la portée tragique de l’œuvre. La coordination impeccable entre les pupitres donne une impression de fluidité très agréable, accentuée par le jeu admirablement souple des bois.

La deuxième partie de la soirée est consacrée à la Messe no. 6 en mi bémol majeur, D 950 de Schubert. Le chœur entonne le Kyrie avec une maîtrise toujours aussi impressionnante : tout est en place, l’articulation, les départs, l’homogénéité du son et des nuances. Les fins de phrases, tenues avec soin, résonnent en produisant des harmoniques aériennes… Tandis que le Collegium Vocale Gent s’implique au point de se faire porteur d’une parole sacrée, l’Orchestre des Champs-Élysées l’accompagne, plutôt sagement, avec une dignité réservée ; sa retenue est loin d’être dénuée d’expressivité, comme en témoigne l’énergie déployée dans l’imposant Sanctus. Seul regret, dû à l’œuvre et non pas aux interprètes : la trop maigre place réservée aux solistes par Schubert dans sa messe… On a l’occasion d’entendre le gracieux équilibre produit par le mélange des voix de Julia Lezhneva (soprano), Renata Pokupić (alto), Sebastian Kohlhepp (ténor 1), Thomas Hobbs (ténor 2) et Nathan Berg (basse) à trois fugaces instants, seulement. Si chaque partie de la pièce présente une construction mélodique et rythmique intéressante, la structure générale apparaît un peu déséquilibrée pour cette raison.

La direction de Philippe Herreweghe a fait ressortir tout le lyrisme et l’intensité des trois œuvres au programme. Le Collegium Vocale Gent restitue les détails et l’intention de chaque mot prononcé ; l’Orchestre des Champs-Élysées, formé d’instruments d’époque, confère à son interprétation une élégance bienvenue. Le concert se referme sur un Ave Maria très doux, très tendre, très suppliant… tel un oasis de paix et de sainteté, préservé de la noirceur du reste du monde.