Rappelons-le pour ceux qui ne s’en seraient pas aperçu : l’année 2014 met à l’honneur Jean-Philippe Rameau, dont c’est le 250ème anniversaire de la mort. Quelques semaines après la production de l’Opéra de Dijon dirigée par Emmanuelle Haïm, c’est le chef Hervé Niquet qui présente à Paris son interprétation de Castor et Pollux, l’une des tragédies lyriques les plus appréciées du grand compositeur baroque, dans sa version de 1754. Le premier opéra mis en scène cette saison au Théâtre des Champs-Élysées était attendu avec beaucoup d’impatience ; malheureusement, il n’a pas été à la hauteur de toutes les espérances du public.

© Vincent Pontet – Wikispectacle
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La musique de Rameau reflète aussi bien l’intense progression dramatique du livret que les variations des émotions qu’elle suscite : son écriture est pleine d’énergie, de contrastes, de chatoiements produits par une instrumentation délicate et entraînante. Hervé Niquet prend le parti de diriger son ensemble Le Concert Spirituel avec un élan impétueux correspondant au souffle de l’action. C’est une excellente intention, étant entendu que le baroque procède d’une esthétique à la fois mathématique et foisonnante ; néanmoins, les nuances qui tissent le flux musical s’en trouvent anéanties, comme si l’entrain du propos théâtral nivelait toute subtilité dans l’expressivité. Entendons-nous bien, l’orchestre joue avec une superbe maîtrise et restitue l’atmosphère tragique de l’œuvre. Cela n’est pourtant pas suffisant : les cordes produisent un son continuellement trop fort, les bois semblent s’essouffler tant les enchaînements sont rapides… et le spectateur ne profite pas des variations de ton entre les scènes, parce que les tempi pressent le discours musical et n’accordent aucune respiration à la narration.

John Tessier (Castor) © Vincent Pontet – Wikispectacle
John Tessier (Castor)
© Vincent Pontet – Wikispectacle
Embarqués dans cette dynamique exigeante, les chanteurs sont tenus de produire des intonations assurées, imposantes comme le rythme qu’ils conservent. John Tessier, incarnation de Castor, fait en effet sonner une voix bien en place, teintée d’une note un peu fière, légèrement aigre (rendant son chant parfois poussif) ; Edwin Crossley-Mercer impose un Pollux altier, au timbre profond et ardent. Mais aucune tendresse ne se dégage de leurs interprétations, leur texte est déclamé avec une froideur, ou du moins une égalité de ton, plutôt décevante, malgré les qualités vocales indéniables qui en font un duo solide. Déception autrement plus vaste, Omo Bello n’a pas l’étoffe d’une Télaïre : sa technique très imparfaite, sa diction constamment fastidieuse et son jeu de scène vraiment maladroit l’empêchent de donner vie au personnage. Michèle Losier est bien plus convaincante en Phoebé, éternelle vengeresse de l’indifférence des hommes à son égard. Les seconds rôles sont assurés eux aussi par de bons, voire très bons chanteurs : Jean Teitgen (Jupiter) s’avère séduisant, mais pas autant que Reinoud van Mechelen (Mercure) et Hasnaa Bennani (Cléone), les deux perles de cette production – de véritables joyaux, qu’on espère entendre bientôt dans des rôles de plus grande ampleur.

Le metteur en scène Christian Schiaretti a choisi de faire évoluer les protagonistes dans une réplique du hall du Théâtre des Champs-Élysées, qui symbolise le fait que l’action se passe « non pas à Sparte ou dans un lieu contemporain, mais dans l’espace présent du théâtre, là même où se joue un rituel ». Au fur et à mesure de l’opéra, cet espace figé est occupé de diverses manières, par des lumières plus sombres jetées sur un tombeau quand la mort est évoquée, par des flammes quand Pollux descend dans les enfers, par des étoiles quand les deux frères rejoignent les royaumes célestes… mais surtout par des danseurs, qui interviennent vraiment trop souvent. La chorégraphie d’Andonis Foniadokis, tout à fait intéressante en tant que telle - une esthétique néoclassique maîtrisée -, épuise sa propre énergie en créant des mouvements perpétuels sans prendre en compte ni le livret ni la musique. En règle générale, quelques belles idées se déploient sur scène : les drapés qui parent les chanteurs, et les colonnes, ainsi que le mur-rideau, recouverts d’or, les ombres des morts, ou encore les changements de lumières. Il est simplement dommage que tout cela manque de cohérence ; la progression du drame n’est pas captivante alors qu’on sent une agitation constante dans la fosse et sur le plateau ; la moindre trouvaille est exploitée de façon excessive, ce qui la prive de son originalité et de sa beauté. Surtout, le manque de respirations et de pauses empêchent les contrastes de ressortir, les sentiments d’éclore. Le très célèbre air de Télaïre « Tristes apprêts » en est peut-être la plus triste illustration : sans couleurs et sans retenue, pas de désespoir possible ; ne sont ravivées ni la folie géniale, ni la rhétorique poétique du baroque.

Omo Bello (Télaïre) et John Tessier (Castor) © Vincent Pontet – Wikispectacle
Omo Bello (Télaïre) et John Tessier (Castor)
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