Tout ce que la musique russe peut évoquer de force et de fermeté, de passion sourde et d’intensité, Danny Driver l’a livré mercredi soir à la Salle Bourgie. Dans le cadre de la série « Complètement piano » de la Fondation Arte Musica, durant laquelle les compositeurs russes sont mis à l’honneur, le pianiste proposait un récital autour de Bach, Schumann, Balakirev, Rachmaninov et Prokofiev.

Danny Driver © Richard Haughton
Danny Driver
© Richard Haughton
Faut-il faire usage de la pédale dans Bach ? Entre ceux qui l’utilisent à outrance et ceux qui se refusent obstinément à l’employer, la palette de possibilités est large. Danny Driver, lui, a trouvé sa voie : la pédale, importante sans être jamais superflue, vient servir un jeu très sensible. Il joue volontiers legato, projette un son franc et recourt à quelques légers rubatos, dans une atmosphère générale de fluidité. Il donne en outre à chaque voix beaucoup de personnalité, comme dans la Sarabande de la Suite française n° 5, où, pour offrir un joli contraste, la main gauche se déplace un peu lourdement sous une main droite chantante et légère.

Le son de Danny Driver est généralement large et imposant, à tout le moins dans un répertoire plus romantique. Les Études symphoniques de Schumann, le Nocturne de Balakirev et les trois Études-tableaux de Rachmaninov choisies lui ont permis d’en faire la démonstration. Dans  Schumann, il offre une introduction solide et y dépose avec fermeté ses accords. Toute la pièce se ressent ensuite d’une énergie très chaude. Il laisse résonner longuement les harmonies et, sans jamais tomber dans la sensiblerie, donne libre cours à son sentiment. La dernière étude, elle, est éclatante, comme on pouvait s’y attendre, mais à ce propos, une remarque : elle l’aurait été davantage encore, nous semble-t-il, si toute la bouillonnante énergie dont il est capable avait été un peu plus contenue au fil des sections précédentes.

Cette force en apparence débridée ne l’empêche toutefois pas de jouer avec beaucoup de finesse les moments plus délicats, ni de donner aux mélodies un phrasé subtil. On sent chez lui un sens aigu de la direction, comme dans l’Allegro agitato en do mineur de Rachmaninov, où les mouvements chromatiques s’adoucissent ou augmentent en intensité (selon l’effet recherché) à mesure qu’ils atteignent leur fin. Par ailleurs, l’accompagnement n’est pas de reste chez lui. Dans le Nocturne de Balakirev, après une introduction clairement déployée, sa main gauche en opère un très doux, qui évoque de petites vagues, dans un va-et-vient grisant et très réussi. Pour les notes graves, son toucher revêt une étonnante délicatesse, de sorte qu’elles ne couvrent jamais les harmonies.

La nervosité et l’agitation parfois très grandes qu’on a pu trouver dans les Études-tableaux ont connu leur paroxysme dans la Sonate n° 7 de Prokofiev. Après un court préambule, la pièce s’ouvre sur des accords explosifs dans les graves, surplombés par une mélodie disloquée et affolée dans l’aigu. Toute la pièce dégage une atmosphère étrange et inquiétante. Et si le second mouvement nous a paru manquer un peu de chaleur (que plus de liberté dans les rythmes aurait peut-être apportée), le troisième et dernier mouvement, le Precipitato, a dépassé toutes nos attentes. Ici, la puissance sonore de Driver s’est déchaînée. Ce sont des rythmes étourdissants, des accents abrupts et des cris de plus en plus furieux, jusqu’aux dernières mesures en fortissimo. Sous les doigts de Driver, le piano pousse de formidables rugissements… Et l’auditoire est sorti de la salle galvanisé !