Dans cette saison à suspense pour l’Orchestre de Paris, Christoph von Dohnányi ne concourt assurément pas, contrairement à nombre de ses collègues invités, au prestigieux poste de directeur musical, lui qui vient de fêter ses 90 ans. C’est dans une Philharmonie inhabituellement peu remplie que le chef allemand a dirigé avec plaisir et grâce un concert couvrant trois siècles d’histoire de la musique, de la Symphonie nº 12 de Haydn au Double concerto pour flûte et hautbois de Ligeti en passant par la Symphonie nº 3 de Brahms.

Christoph von Dohnányi © Fotostudio Heinrich
Christoph von Dohnányi
© Fotostudio Heinrich

Grâce est bien le terme qui convient pour l’ouverture du concert. La Symphonie nº 12 de Haydn, qui fait son entrée au répertoire de l’orchestre, est abordée par Dohnányi avec une nonchalance et un naturel plaisants. D’un geste économe, il intervient avec parcimonie pour mettre en lumière des dialogues entre instrumentistes ou demander toujours plus de nuances piano. L’orchestre lui facilite la tâche : le basson de Giorgio Mandolesi assure un soutien vivant et indéfectible à la basse continue, tandis que les violons sont emmenés avec entrain par Philippe Aïche. S’il eût été souhaitable de faire entendre parfois plus de vigueur et de contrastes dans les parties rapides, le rythme de sicilienne du mouvement central, pris dans un tempo relativement modéré, adopte un caractère solennel bienvenu.

La Symphonie nº 3 de Brahms donnée en deuxième partie de concert sera aussi empreinte d’une certaine solennité. Les deux premiers accords massifs viennent inscrire la symphonie dans une vision qui laisse le temps au flux brahmsien de s’étendre et de respirer, à l'image de la flûte sublime de Vincent Lucas. Ces premières impressions se confirmeront tout au long de la symphonie : Dohnányi laisse chaque phrase se dérouler, allant systématiquement au bout du temps avant de relancer la musique. Ceci a pour avantage de laisser les musiciens libres dans leurs interventions. Ainsi, dans le deuxième mouvement, la clarinette de Philippe Berrod est d’une douceur inouïe quand ses collègues des pupitres d’altos et de violoncelles arrivent sans aucun mal à faire ressortir les contrechants.

Le maestro ne force jamais le trait, n’apporte aucune tension extérieure, ce qui prend sens dans le célébrissime troisième mouvement où le fameux thème joué par les violoncelles est énoncé sans aucun pathos ni effet de manche. Dohnányi opte pour un tempo légèrement plus rapide au retour du thème au cor solo. Le son si rond et tout en délicatesse d’André Cazalet fait alors de ce mouvement un moment particulièrement émouvant. À l’instar du dernier mouvement tout en sobriété mais avançant inéluctablement vers la lumière, le chef montre que de grands emportements lyriques ne sont pas forcément nécessaires à une interprétation bien charpentée et pleine d’enthousiasme.

Mais le sommet de cette soirée se trouvera sans aucun doute dans le Double Concerto pour flûte et hautbois de Ligeti. Œuvre rarement jouée, qui fait aussi son entrée au répertoire de l’Orchestre de Paris, elle a été créée en 1972 par l’Orchestre Philharmonique de Berlin placé sous la direction du même Christoph von Dohnányi. Voici donc le maestro, 47 ans plus tard, une nouvelle fois au pupitre pour diriger cette partition hypnotique et enivrante. S'attribuant l’ambitieuse mission d’« abolir le temps », Ligeti écrit un concerto où se perdent les repères auditifs et sensoriels du spectateur, tant la confusion de sons qu’il entretient est forte. La flûte alto mystérieuse vient dès le début instaurer un climat sonore instable, entretenu par le hautbois qui vient répondre dans des suraigus troublants. La flûte s'approprie la tessiture du hautbois et inversement dans une promiscuité troublante. Les ondes sonores s’entrechoquent, les dissonances s'étirent jusqu’à la limite du supportable dans une atmosphère surréaliste.

Dans une écriture très inventive, Ligeti insère nombre de détails qui viennent enrichir le dialogue déjà fourni des deux solistes. Ainsi, des contrebasses hargneuses viennent troubler le calme inquiétant du début quand le basson ira, par un son de cloche, lancer la partie plus animée du concerto. Vicens Prats aux flûtes (basse, alto et classique) apporte à chaque fois les couleurs appropriées au tissu orchestral complexe, dialoguant avec plaisir notamment avec ses collègues flûtistes. Au hautbois solo, Alexandre Gattet impressionne quant lui par une maîtrise absolue de son instrument (pianissimo très délicats dans les suraigus, agilité digitale déconcertante dans le détaché) doublée d’une sonorité claire et éclatante absolument magnifique. Comme dans Brahms et Haydn, Christoph von Dohnányi est parfaitement à l’aise. Sans en faire trop, il rassure les musiciens et leur donne les moyens de faire valoir toutes leurs qualités.

La réussite de ce concert ne sera donc pas à chercher du côté du spectacle ni du sensationnel, mais bien d’une volonté collective de faire relativiser sur le rapport au son (Ligeti) et au temps musical (Brahms), dans une approche plus philosophique mais néanmoins efficace.

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