Après Mahler la veille, c'est une autre Cinquième Symphonie que le New York Philharmonic et Gustavo Dudamel proposent à la Philharmonie de Paris en ce samedi soir, celle de Prokofiev. On en connaît les circonstances : l'œuvre a été écrite durant l'été 1944, créée à Moscou en janvier 1945 sous la direction du compositeur, on y entend les salves d’artillerie qui saluent au même moment l’avancée de l’Armée rouge, et cette profession de foi d’un Prokofiev voulant chanter la grandeur de l’esprit humain dans le monde soviétique. L’œuvre conquiert l’Amérique dès l’année de sa création, et le New York Philharmonic en est le héraut depuis Leonard Bernstein.

Gustavo Dudamel dirige le New York Philharmonic à la Philharmonie de Paris © Jason Bell
Gustavo Dudamel dirige le New York Philharmonic à la Philharmonie de Paris
© Jason Bell

L'espèce d'objectivité dont Dudamel faisait preuve dans Mahler sans toujours convaincre emporte la pleine adhésion ici. Parce que le chef évite soigneusement de tomber dans les pièges d'une partition d'inspiration très inégale. Dudamel dégonfle ainsi la boursouflure du premier mouvement, son exaltation complaisante et lourdingue, à grands renforts de cuivres et de percussions, des exploits militaires de Staline et de l'Armée rouge (Prokofiev en sera récompensé par le Prix Staline). Il fera de même dans le troisième mouvement, un « Adagio » qui n'a pour lui qu'une construction formelle aboutie mais ne dégage aucune puissance émotionnelle – la comparaison avec le Chostakovitch de la Huitième Symphonie, quasi contemporaine, n'est pas à l'avantage de Prokofiev.

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Mais, mieux que dans Mahler dans la veille, on admire le fini orchestral, la cohésion sans faille d'un glorieux pupitre de cuivres. Le Prokofiev qu'on aime, celui des ballets Roméo et Juliette ou Cendrillon, on va le retrouver dans les deuxième et quatrième mouvements, où enfin chef et orchestre vont se déchainer avec une joie visible. Le scherzo déboule avec sa mécanique grinçante lancée à toute allure, avec des cordes formidables de vigueur et de cohésion, que Dudamel prend un plaisir évident à stimuler, à relancer. Les bois s'amusent tout autant à faire assaut de mordant et de piquant. Le dernier mouvement porte bien son titre « Allegro giocoso » avec ce fabuleux équipage qui va faire la démonstration qu'au-delà d'une phénoménale virtuosité, ces musiciens et leur chef peuvent restituer ce supplément d'âme, l'esprit plus que la lettre d'une partition qui soudain se libère de son carcan formaliste initial. Le triomphe qui est fait à Dudamel et ses musiciens du New York Philharmonic est aussi un exutoire : on n'est pas sorti indemne de la première partie du concert.

Celui-ci s'ouvrait avec Invisible House de Zosha Di Castri, donnée en création française, « à la fois déchainement de force sauvage et polyphonie collective renouant avec une origine ancestrale perdue » : dans sa note d'intention, la compositrice canadienne dit s'être inspirée de la poésie de l'Américain né Ukrainien Ilya Kaminsky et des récits de son arrière-grand-père ukrainien. Indépendamment de ces références, cette Maison invisible témoigne d'un art extrêmement raffiné de l'orchestration, du maniement des timbres et des masses instrumentales. L'œuvre semble d'abord en prise à des secousses presque telluriques dans un foisonnement de couleurs toujours subtilement maîtrisé par Dudamel, et s'achève dans une contemplation à l'atmosphère raréfiée extrêmement prenante. La compositrice sera longuement ovationnée.

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Gustavo Dudamel dirige le New York Philharmonic et l'Orfeó Català © Jason Bell
Gustavo Dudamel dirige le New York Philharmonic et l'Orfeó Català
© Jason Bell

Mais d'évidence le centre émotionnel du concert surgit avec ce qui va suivre, un monument à la mémoire des victimes du 11 septembre 2001. On the Transmigration of Souls appartient au New York Philharmonic, qui l’avait commandée à John Adams et créée en 2002 sous la direction de Lorin Maazel, mais qui ne l'avait jamais rejouée avant ce mois de septembre et les 25 ans de ce sinistre anniversaire. Adams refusait alors le mot de requiem et parlait d’un « espace de mémoire ». C’est exactement ce que Dudamel installe dans la grande salle Pierre Boulez : les bruits de la ville, les noms égrenés par la bande, les mots tout simples des proches repris par l’Orfeó Català, et un orchestre qui ne commente pas, qui enveloppe.

Nulle emphase, nul pathos ajouté à ce qui n’en a pas besoin. Dans l'œuvre de John Adams, On the Transmigration of Souls n'a ni précédent ni équivalent. C’est la pièce d'un homme en colère, en révolte contre la terreur et la mort. Les proférations des choristes de l'Orfeó Català, le flux et le reflux des scansions de l'orchestre submergent le public d'une émotion qui se dénouera dans le silence et le recueillement que tous les spectateurs observeront avec Gustavo Dudamel et les musiciens new-yorkais.

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