Moins de cinq kilomètres séparent la Philharmonie de Paris du Stade de France. Alors que se déroule dans l’enceinte sportive une veillée en présence du pape Léon XIV, le public de la salle de concert va assister à un drôle de miracle : la résurrection d'Isolde ! L'Orchestre Philharmonique de Radio France et son directeur musical Jaap van Zweden vont en effet donner l’acte II de Tristan de Isolde de Wagner après avoir interprété quelques pages orchestrales souvent jouées indépendamment, dont la « Mort d’Isolde » qui clôt l’opéra.

L'Orchestre Philharmonique de Radio France et Jaap van Zweden © Maud Delaflotte
L'Orchestre Philharmonique de Radio France et Jaap van Zweden
© Maud Delaflotte

La construction du programme suit le même schéma que la grand-messe wagnérienne proposée par le chef néerlandais avec l’Orchestre de Paris cinq ans plus tôt. Mais cette fois-ci, le prélude des Maîtres chanteurs de Nuremberg est massif et concret dès les premières mesures. La première moitié de l’ouverture est martiale, corsetée par un pupitre de premiers violons qui domine dangereusement le spectre sonore. Insensiblement pourtant l’alchimie opère, s’affine, le son s’arrondit pour la superposition des différents thèmes à la fin de l'ouvrage, exposée avec clarté et équilibre. Un équilibre malheureusement dynamité en fin de parcours par deux coups de cymbales ravageurs dont les tympans des contrebassistes environnants risquent de se souvenir longtemps.

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Pourtant l’orchestre est lancé, homogène, a trouvé une identité sonore et on oublie bien vite ce coup d’éclat grâce à un « Prélude » de Tristan et Isolde dont van Zweden gère le long crescendo de main de maître, par la gestion du volume mais aussi par un art consommé du rubato. Une houle fluide anime la page, les relais des pupitres de cordes emportent l’auditeur, presque jusqu’à suffocation tant le chef demande à ses troupes de soutenir les phrases jusqu’au bout de la dernière note. La « Mort d’Isolde », plus sage rythmiquement, plus strictement cadrée semble moins inspirée car moins habitée par un souffle constant. Mais finalement qu’importe car l’inspiration fait son grand retour dans l’acte II de l’opéra, cœur du concert et principale raison du déplacement du public. Bruissements de la forêt s’animant peu à peu jusqu’aux effusions des retrouvailles des deux amants, duo d’amour entre contemplation et emportement, sobriété de la complainte du roi Marke : l’orchestre se mue continuellement pour définir les atmosphères idoines et pleines de vie de l'œuvre lyrique.

L'Orchestre Philharmonique de Radio France, Miina-Liisa Värelä et Stuart Skelton © Maud Delaflotte
L'Orchestre Philharmonique de Radio France, Miina-Liisa Värelä et Stuart Skelton
© Maud Delaflotte

Cet écrin idéal avait de quoi amener l’œuvre aux sommets, d’autant que la distribution vocale était sur le papier prometteuse. Malheureusement Stuart Skelton, wagnérien aguerri qu’on a pu admirer à d’autres occasions, subit le rôle-titre. En grande méforme, avalant régulièrement de longues gorgées d’eau, le ténor est en difficulté dès qu’il s’agit d’augmenter à peine le volume, en particulier dans l’aigu de la tessiture, avec quelques notes atteintes péniblement d’un glissando laborieux, quand le souffle ne manque pas. Dans les passages piano, on retrouve par intermittence son art subtil du phrasé et de la prononciation, notamment à la fin de l’acte, mais ce Tristan n’irradie guère.

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La trahison de son meilleur ami Melot en perd de son invraisemblance. Fielleux à souhait, lançant ses invectives avec hargne, Alex Marev fait corps avec ce rôle ingrat. Son monarque, à qui il révèle la relation amoureuse interdite, trouve en Kwangchul Youn une noblesse sensible qui force le respect. Sans aucun déficit de puissance de l’extrême grave à l’aigu, la basse hypnotise la salle lors de la scène du monologue de Marke, associant à un phrasé éloquent un large vibrato d’où sourdent les battements de son cœur abattu.

Du côté des rôles féminins, Tanja Ariane Baumgartner campe une Brangäne prévenante, comme une nourrice d’Isolde. C’est paradoxalement quand elle n’est pas face au public qu’on profite pleinement de l’ampleur de sa voix, lors de ses appels à la prudence au cœur de la nuit, comme si le fait de chanter de profil côté cour adoucissait l’émission et arrondissait le vibrato. Enfin, on est heureux de profiter pleine face du timbre capiteux de Miina-Liisa Värelä, profond et riche mais toujours placé. Dans le rôle de la ressuscitée du jour, la soprano se distingue par un legato exceptionnel dans lequel on se noie avec plaisir, buvant ses paroles aussi goulûment qu’un philtre d’amour.

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