Attendue comme le sont tous les monstres sacrés du répertoire, La Flûte enchantée proposée au Grand Théâtre de Bordeaux par le metteur en scène Julien Duval, en coproduction avec le National Centre for the Performing Arts de Beijing, a de quoi ravir petits et grands. Sans s’interdire une relecture tout à fait moderne, le metteur en scène saisit et conserve l’état d’esprit de l’œuvre originale. Le livret est par ailleurs délesté de certains passages jugés discriminants, suivant les propositions de l'édition Critical Classics – ce qui ne modifie en rien la réception de l'œuvre de notre point de vue.

<i>La Flûte enchantée</i> à l'Opéra de Bordeaux &copy; Anthony Rojo
La Flûte enchantée à l'Opéra de Bordeaux
© Anthony Rojo

L’ouverture chorégraphie un serpent et ses sbires qui plongent aux origines de l’histoire. Les berceaux colorés présentés anticipent les destinées et les déterminismes de Tamino, Pamina et Papageno, exposés tour à tour comme des poupées de cire. Les costumes d’Aude Desigaux en reprennent les pigments, entre médiéval fantasy et atemporalité.

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La mise en scène propose un contraste entre les deux actes. Le premier livre une scène lumineuse, où chaque personnage joue son rôle sans trop se questionner : c’est le temps de la naïveté. L’acte II est lui assombri par l’initiation de Tamino et Papageno. Encadrés de stalactites et stalagmites, ils entrent dans la grotte de Sarastro. Les membres de la secte dédiée à Isis qui entourent le Grand-Prêtre troquent leurs motifs égyptiens originaux contre des motifs floraux, ce qui vient adoucir l’opposition des deux mondes.

<i>La Flûte enchantée</i> à l'Opéra de Bordeaux &copy; Anthony Rojo
La Flûte enchantée à l'Opéra de Bordeaux
© Anthony Rojo

Au fur et à mesure de l'avancée des personnages, leurs costumes se font plus légers, image du travail sur soi, et la couleur se fait de plus en plus prégnante, car leur vie prend une autre dimension. Si le rendu visuel est très dépouillé, Duval n’hésite pas parfois à insister sur certains éléments clefs : la flûte et les clochettes magiques deviennent ainsi rouge vermillon, le faste et les excès monarchiques de la Reine de la nuit s’incarnent dans des centaines de bougies et de grands lustres, les enfants surplombent la scène sur une plateforme à trois mètres du sol...

La mise en scène de Duval, si elle choisit une approche psychologique et minimaliste, n’en oublie pas pour autant de glisser avec subtilité, çà et là, quelques traits humoristiques, dans le jeu théâtral (visages et silences expressifs) ou dans la chorégraphie (mouvements décalés d'animaux ou de danses contemporaines). L’efficacité cathartique de l’œuvre s’en trouve ainsi renforcée.

<i>La Flûte enchantée</i> à l'Opéra de Bordeaux &copy; Anthony Rojo
La Flûte enchantée à l'Opéra de Bordeaux
© Anthony Rojo

Concernant le plateau vocal, le rendu est aussi plutôt réussi, à l'exception de quelques décalages agaçants entre l’orchestre et les chanteurs, malgré une attention de chaque instant. À la direction, Joseph Swensen laisse la possibilité de grands écarts de tempo, y compris sur les airs les plus connus, pour permettre aux chanteurs de prendre toute leur place. 

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Omar Mancini (Tamino) fait une entrée en scène timide, avant de prendre de plus en plus d’ampleur vocalement. Il reste toutefois effacé par son alter ego : en effet, l’excellent Thomas Dolié (Papageno) prend le temps de poser sa voix et son personnage, quitte à ralentir ses arias, et fait résonner sans difficulté une voix cuivrée, le tout avec un jeu théâtral bien marqué et un caractère comique assumé. Il est assurément sur le même plan que Jean Teitgen (Sarastro) qui, malgré la puissance et la stature de sa basse, sait aussi livrer de beaux passages mélancoliques et doux. 

<i>La Flûte enchantée</i> à l'Opéra de Bordeaux &copy; Anthony Rojo
La Flûte enchantée à l'Opéra de Bordeaux
© Anthony Rojo

Chez les voix féminines, le trio des Dames (Julie Goussot, Axelle Saint-Cirel, Anouk Defontenay) forme un groupe homogène aux timbres proches. Julia Knecht (La Reine de la nuit) se focalise sur les fameux suraigus qu'elle maîtrise en poussant le tempo ; on regrette en revanche qu'elle soit masquée par l’orchestre sur les célèbres vocalises de son aria. Elena Villalón (Pamina) se montre la plus dynamique, avec une habileté admirable dans l'ornementation, tandis que Sofia Kirwan-Baez (Papagena) reste en retrait vocalement ; celle-ci bénéficie toutefois d’un jeu de scène bien pensé, entre déguisement et apparitions.

À l'issue de la représentation, force est de constater que la Mozart-thérapie a fonctionné. Cette production conviendra sans doute aussi bien aux habitués qu’aux non-initiés.

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