Cela fait plusieurs années que Renaud Capuçon et David Fray collaborent fréquemment à proposer une lecture croisée des Sonates pour violon et clavier de Johann Sebastian Bach et de Ludwig van Beethoven. Récemment, le duo a enregistré les sonates du maître de chapelle de la cour de Köthen. Après Bordeaux et avant Genève, les voici qui se présentent en récital en cette après-midi dominicale à l’Auditorium de Lyon.

David Fray © Paolo Roversi
David Fray
© Paolo Roversi

Le programme débute avec le « Largo » de la Sonate n° 5 de Bach, dans lequel David Fray montre de suite un toucher très particulier, avec une étonnante indépendance des mains : tandis que la main gauche reste très discrète et moelleuse, la main droite se fait plus vive et claire pour exprimer le chant. La couleur ainsi produite est alors tout aussi étonnante que le phrasé proposé, au legato inhabituel pour une oreille habituée à une interprétation baroque, notamment sur clavecin. Ne jouant pas sur instruments anciens, les deux interprètes assument pleinement une lecture moderne et tout à fait personnelle de ces sonates. Le timbre puissant du violon se distingue nettement de la couleur du piano, faisant souvent entendre le grain de la corde, avec un certain raffinement dans son phrasé musical. Renaud Capuçon n’hésite pas à utiliser un vibrato présent et serré pour soutenir ce phrasé, particulièrement dans l’« Allegro » suivant. Néanmoins, le violoniste use de ce procédé de main gauche au détriment de la richesse de l’archet, dont on apprécierait pourtant le souffle qu’il procure habituellement dans la musique de Bach. Dans l’« Adagio », les doubles cordes très propres de Capuçon survolent un discours à la fois automatique et irrégulier du piano, produisant une certaine lassitude au lieu d’une impression de sérénité. Le mouvement final « Vivace » ne convainc pas davantage, les différentes parties ne semblant pas découler d’échanges particuliers. L’architecture dense de cet entremêlement de rythmes syncopés n'apparaît aucunement, noyée par la seule démonstration de vitesse.

Les deux autres sonates de Bach poursuivent dans cette voie inégale : l’« Adagio » qui ouvre la Sonate n° 3 fait entendre une superbe ligne étirée et ininterrompue de Renaud Capuçon, avant un « Allegro » aux traits moins sûrs. L’« Adagio ma non tanto » est bien plus joli, par sa mélodie exprimée avec sobriété et son accompagnement calme et attentif. Cette entente musicale s’estompe lors du finale « Allegro », dans lequel même les deux mains du pianiste semblent évoluer sans s’occuper l’une de l’autre, dans une sorte de course de vitesse uniquement démonstrative. Le « Largo » de la Sonate n° 4 ne met pas davantage à l’aise, les arpèges du piano manquant de régularité pour soutenir calmement le chant du violon. Bien que plus serein et sûr, celui-ci échoue à mettre en évidence le rythme pourtant si caractéristique de la sicilienne. Le deuxième mouvement fait entendre des propositions pleines d’intentions contrastées par les jeux de nuances, mais on peine à reconnaître l’intelligence limpide des lignes et des motifs que l’on apprécie tant dans l’écriture géniale de Bach. L’« Adagio » montre ensuite une certaine volonté de colorer le discours mais l’« Allegro » final manque de subtilité, se voulant encore une fois séduire par la seule démonstration virtuose.

Renaud Capuçon © Simon Fowler
Renaud Capuçon
© Simon Fowler

La deuxième partie de concert est beaucoup plus convaincante avec la Sonate n° 9 « à Kreutzer » de Beethoven. La virtuosité des deux musiciens se montre bien plus à propos, avec une présence et une expressivité contrastée : le « Presto » oscille entre investissement joueur, presque volcanique, et tendresse chaleureuse. Un véritable dialogue s’établit entre le violon et le piano lors de l’« Andante con variazioni », chacun répondant de sa propre variation du thème, toujours avec un caractère bien défini. Certains contrastes de dynamiques du violoniste peuvent parfois paraître inopportuns, tel un motif volontairement alourdi par une longue et molle accentuation, mais son jeu ne manque jamais de scintillement, au-dessus du toucher aisément feutré et nostalgique du pianiste. Les deux instrumentistes s’engagent pleinement dans un « Finale presto » au discours musical tout à fait juste et très convaincant, terminant avec une virtuosité éblouissante.

Revenant sur scène en compagnie de son complice David Fray, Renaud Capuçon se permet de recommander au public, non sans raison, de tousser dans son coude afin de déranger le moins possible voisins et interprètes. Le duo offrira ensuite en bis le « Largo » de la Sonate n° 6 en sol majeur BWV 1019 de Bach, particulièrement appréciable par sa simplicité. 

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