Rares sont les chefs d'orchestre à l'énergie suffisamment communicative pour emporter l'adhésion d'une salle dès leur entrée sur scène, avant même d'avoir fait leurs preuves, baguette en main. Non pas que l'autrichien Heinz-Karl Gruber - plus connu sous ses initiales HK Gruber - ait encore besoin de démontrer l'étendue et la variété de ses talents, sa longue carrière de touche-à-tout est là pour nous en assurer : tour à tour contrebassiste avec l'Orchestre symphonique de la Radio de Vienne, chanteur-acteur avec le MOB Art & Tone Art Ensemble, puis compositeur, c'est à travers de multiples influences telles que le jazz et la chanson populaire que l'homme s'est forgé un style atypique où règne l'esprit de liberté. La saison 2014-2015 de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, portée dans sa programmation sur les métamorphoses de la « modernité », se devait donc d'en faire pour cette soirée de décembre son chef invité d'honneur.

HK Gruber © Johnny Volcano / Intermusica
HK Gruber
© Johnny Volcano / Intermusica
Le programme allait justement débuter avec l'une de ses compositions : Charivari, qui est comme la continuation grand-guignolesque du Perpetuum mobile de Johann Strauss Fils. Entrée pétulante du chef, et c'est parti pour quatorze minutes d'une œuvre qui par son ampleur orchestrale va déjouer progressivement, comme en un grand crescendo dramatique, l'allure divertissante du thème de Strauss, reconnaissable dès les premières mesures et reproduit quasi intégralement. Avec sa battue précise et énergique, HK Gruber pousse l'orchestre à son meilleur niveau dès l'entame du concert : à mesure que se détraque la boîte à musique straussienne, les cuivres montent en puissance et les harmonies se distordent, jusqu'à ce premier tutti de la soirée, grandiose et effrayant, bien loin de la jovialité du thème initial. Passé le dernier accord de l’œuvre, joué pianissimo par effet de surprise, on s'étonne d'avoir été happé avec autant d'évidence dans l'univers parfois caustique du chef autrichien.

Après cette ouverture exubérante, c'est à un tout autre climat que nous invite le programme de la soirée : place à la poésie et à l'intime avec la Sérénade pour ténor, cor et cordes, de Benjamin Britten, directement inspirée de poèmes anglais d'époques variées. Radovan Vlatkovic est au cor, et les premières notes qu'il joue résonnent seules dans la salle attentive comme l'appel lointain d'un temps chevaleresque et crépusculaire : « La séquence entière constitue une élégie ou un nocturne qui réunit les pensées et les images appartenant au soir », déclarera Britten pour préciser l'atmosphère de son œuvre. Jeremy Ovenden est au chant, et restitue avec grâce et délicatesse les inflexions parfois funèbres des six poèmes constituant la sérénade. Car derrière les ombres paisibles du soir qui tombe, que ce soit dans Pastoral de Charles Cotton ou dans l'Elegy de William Blake, subsiste une inquiétude que les cordes s'appliquent à rendre frémissante, voire haletante (dans le Nocturne de Lord Alfred Tennyson par exemple), et qui n'est autre que celle insufflée par la mort elle-même, toujours présente en arrière-plan. Tandis que les sonorités de Radovan Vlatkovic traduisent parfaitement les différentes teintes de cet état d'inquiétude vague, la voix du ténor semble quelque peu monochrome, étouffée par moments, malgré l'acoustique généreuse de la salle du Palais des Congrès. Encore un dernier solo de cor, effectué depuis les coulisses avec une lenteur méditative, un apaisement retrouvé, et le beau livre du passé se referme.

Nouveau changement d'atmosphère avec l’œuvre de John Adams : Slonimsky's Earbox, composée en hommage à Nicolas Slonimsky, chef d'orchestre et musicologue américain ; œuvre dont la fougue et la recherche orchestrale, proche à la fois de la musique répétitive et de la musique de film, sied à merveille au style décomplexé de HK Gruber, qui, au moment d'attaquer la dernière pièce du programme semble infatigable, avec dans le geste une gourmandise manifeste. En effet, dès les premières mesures du Chant du Rossignol d'Igor Stravinsky, véritable feu d'artifice sonore, l'oreille se délecte de ces harmonies chatoyantes et de ces rythmes imprévisibles qui sont la marque du compositeur russe. Entrecoupées par les volutes de la flûte, les différentes sections évoquent à grands traits le conte d'Andersen intitulé Le Rossignol et l'Empereur de Chine et permettent une dernière fois à l'OPS de briller sous la baguette on ne peut plus stimulante de HK Gruber, qui au moment de saluer brandira la partition du maître à l'attention du public conquis, dans un dernier geste d'humour et de modestie. 

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