Posé sur une estrade installée dans un des angles du déambulatoire de Silvacane, l'une des trois grandes abbayes cisterciennes du sud est de la France, avec celles du Thoronet et de Sénanque, le grand Steinway de concert attend Iddo Bar-Shaï, habitué du Festival de piano de La Roque-d'Anthéron qui en est à sa 37e édition.

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

Nous ne sommes ni dans une salle fermée, ni en plein air, mais sous les voûtes de ces longs couloirs qui ferment le jardin où les moines cultivaient les simples les plus précieuses dont ils faisaient onguents et remèdes. Le mistral qui souffle fort laisse en paix le public nombreux qui a pris place : si nombreux que des auditeurs se sont installés dans l'embrasure des arcades. Le pianiste s'installe, assis haut sur sa banquette, et sans attendre joue la première des dix mazurkas de Chopin qu'il interprètera en deux groupes encadrant la Polonaise-Fantaisie op. 61. Pièce qui n'est ni vraiment une polonaise ni vraiment une fantaisie, chef-d'œuvre d'ambiguïté harmonique et rythmique merveilleusement enchâssée dans un écrin de danses qui n'en sont pas réellement, dont rythmes et tonalités se jouent des canons académiques et ouvrent grandes les portes de mondes sonores inouïs qui fascineront les musiciens des temps et à venir. « Méfiez-vous d'un musicien qui vous dira ne pas aimer Chopin », disait Wilhelm Furtwängler, auquel Pierre Boulez fera écho en chérissant ce « compositeur révolutionnaire ».

Maudites voûtes serait-on tenté de dire, qui amplifient traitreusement le son de l'instrument à la façon d'un porte-voix. Les « pianos » deviennent des « mezzos forte », les fortissimos des « FFFFF » . Iddo Bar-Shaï joue comme si de rien n'était, ne se rendant pas compte de la violence excessive qui dénature l'Opus 61 et plus encore la Deuxième Ballade et cette pauvre Polonaise « Militaire », noyées dans un écho dont émergent des explosions sonores tonitruantes. Fort heureusement, les mazurkas souffrent beaucoup moins de cette acoustique et l'on admire alors la façon dont le pianiste met les habits du dimanche à ces danses rustiques qui font claquer les talons autant qu'elles invitent au rêve et à l'introspection. En bis, les Barricades mystérieuses, Les Ombres errantes de François Couperin emportent, elles aussi, une adhésion totale qui fait rêver d'un récital qui les associerait à leurs lointaines descendantes que sont les mazurkas. Le pianiste distille des sonorités diaphanes, ornemente avec délicatesse, grâce, fait montre d'une souplesse rythmique dictée par la conduite même de l'harmonie et de la ligne mélodique.

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