Les applaudissements redoublent d'intensité quand les musiciens du Concertgebouw d'Amsterdam s'asseyent sur les chaises qui emplissent le plateau de la Philharmonie, après avoir salué le public. Les Parisiens ne sont pas chiens, fêtant cette bande de voleurs qui leur ont piqué Klaus Mäkelä, à peine avait-il pris ses fonctions à l'Orchestre de Paris ! Et ils leur feront un triomphe à la fin d'un concert dont un mélomane blanchi sous le harnais de programmations capricieuses et paresseuses n'a pas eu si souvent que cela l'occasion de vivre à Paris. La France n'aimait pas Bruckner (pas trop Mahler non plus), avant que Daniel Barenboim, nommé à l'Orchestre de Paris en 1975, ne s'attelle à lui faire aimer ses symphonies, en les faisant entrer réellement au répertoire.

Klaus Mäkelä © Marco Borggreve
Klaus Mäkelä
© Marco Borggreve

On pensait à cela en sortant de cette Symphonie n° 8 du compositeur autrichien, bouleversé par un chef dont la hauteur de vue intimide moins qu'elle ne convainc et un orchestre dont le quatuor est rond et agile, dont l'engagement physique et spirituel est prenant, dont les bois sont fondus avec lui (avec de chaleureuses flûtes en bois, spécialité maison depuis longtemps), dont les cors – huit ce soir – chantent avec l'homogénéité d'un chœur aux voix souples et veloutées. Ne détaillons pas plus avant les qualités de cette formation pupitre par pupitre. Elle parle d'une seule voix. C'est assez unique au monde.

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Klaus Mäkelä les connaît moins qu'il ne connaît l'Orchestre de Paris et les musiciens connaissent moins l'acoustique de la Philharmonie qu'ils ne connaissent celle assez particulière du Concertgebouw d'Amsterdam dont on dit qu'elle a façonné leur identité sonore, au moins autant que les quelques directeurs musicaux qui s'y sont succédé depuis Willem Mengelberg (1871-1951). Après un début mystérieux qui accroche tout de suite l'écoute, ils vont prendre un tempo un peu trop lent, réduire la dynamique attendue. La trop longue réverbération qui se fait entendre dans le silence qui suit les grands accords contraint le chef et les musiciens à se contrôler pour être parfaitement à l'aise, ce qui prendra une bonne partie du mouvement.

Rarement un chef nous aura cependant donné la sensation qu'il maîtrisait aussi parfaitement un mouvement dont les multiples modifications mélodiques et harmoniques reposent sur un tempo et une rythmique qui en sont la clef de voûte. La pulsation de Mäkelä est implacable et s'il bouge de tempo, il le fait avec une économie qui fait douter qu'il le fasse ! Il gomme ainsi les coutures d'une partition que les chefs qui bougent avec les crescendos et les decrescendos accentuent en monumentalisant et sentimentalisant ce qui ne doit pas l'être. Le « Scherzo » a des gros sabots et des fleurs dans les cheveux. L'« Adagio » est sombre, hiératique, presque du granit noir : il atteint une intensité aussi prégnante qu'elle s'exprime sans une once de sentiment. Le « Finale », si fragmenté dans ses oppositions dynamiques et de caractères alternant chevauchées claironnantes et chorals, est, comme le premier mouvement, animé par un chef qui est avec les musiciens, comme s'il jouait avec et devant eux – et pas au-dessus –, pour les guider sur un chemin escarpé dont il sait tout.

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Le jeune Finlandais est prodigieux car il sait ce qu'il fait en chaque instant, d'où il vient et où il nous entraîne, car il a le pouvoir de diriger aussi le public là où la musique doit le conduire, le rendant complice de ce qui se joue. Mäkelä dirige une symphonie, pas un service religieux saint-sulpicien qui fait chaque fois songer au mot de Jean Cocteau apprenant la mort de Paul Claudel : « C'était un gros dindon sur lequel la grâce divine est tombée ». Comme Karl Böhm, Herbert Blomstedt et peut-être plus encore comme le dernier Herbert von Karajan, tardivement converti à Bruckner avec les Wiener Philharmoniker, Mäkelä fait « juste » de la musique pour créer les conditions qui la font advenir. Et ce soir, elle est noire et tragique, lente et implacable.

Il vient de diriger tout récemment rien moins que la Symphonie n° 8 de Chostakovitch et la Missa solemnis de Beethoven, et montre une fois encore avec cet Everest qu'est la Symphonie n° 8 de Bruckner qu'un chef de 30 ans peut pulvériser les poncifs habituels sur les « jeunes chefs qui doivent mûrir avant de toucher les chefs-d'œuvre » comme il l'avait fait avec une Symphonie n° 9 de Mahler prophétique filmée en pleine pandémie de Covid-19 par les caméras d'arte.

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