Écouter un récital dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie change du tout au tout selon la siège qu'on y occupe. Quand la place est bonne se produit un petit miracle. Le piano sonne alors avec une présence, une netteté, une liberté qui le font rayonner sans aucune entrave, comme à Cortot et à Gaveau. Il n'est pas dénaturé par une réverbération envahissante ou englouti par l'orchestre. Ce soir, nous sommes dans la première moitié du parterre, décalé sur le côté clavier et c'est parfait ! D'ailleurs dès que Piotr Anderszewski pose ses mains sur le clavier on est aux anges : le piano n'est ni trop près ni trop loin.

On retrouve ce soir le musicien après être resté quelques années sans l'écouter en public. Mais on a écouté chacun de ses rares nouveaux disques, avec intérêt, car leurs programmes sont souvent intéressants, parfois un peu prise de tête, mais être compliqué est une marque de sa personnalité. Le tout dernier album présente d'ailleurs des pièces puisées dans les opus 119, 118, 116 et 117 de Brahms, interprétées dans un (dés)ordre auquel le pianiste tient, puisqu'il le reprend pour la première partie de son récital – et Gould qu'il aime tant avait lui aussi adopté son propre ordre, dans un disque de 1961.
Le voici qui commence au superlatif du pianissimo l'Intermezzo op. 119 n° 1 : la sonorité est voilée, douce, comme effacée, ce qui est une belle entrée en matière, mais la mesure à 3/8 finit par s'effacer, dès que le pianiste se laisse aller à une sorte d'errance. Il s'écoute beaucoup mais ne s'entend pas. Sinon, il n'attraperait pas l'Intermezzo op. 119 n° 3 avec un son qui d'un coup devient épais et brutal. Et se fait peu à peu jour ce qui deviendra une constance : le pianiste abuse de la pédale, casse les lignes à force de les retenir et d'en briser l'élan en bougeant trop de tempo et en s'attardant sur les détails. Certes, ces derniers opus brahmsiens n'ont pas l'élan du premier mouvement de sa Sonate en fa mineur op. 5, mais il faut que les leurs soient montrés tels qu'ils sont et pas soulignés de façon séquentielle et capricieuse.
Anderszewski complique et souligne ce qui ne gagne jamais à l'être tout en faisant passer à la trappe la polyphonie et en brouillant l'harmonie. Et puis il ne fait pas assez confiance à Brahms qui a composé ces pièces dans un temps assez court, les agençant pour en faire des ensembles semblables à des cycles de lieder – ou aux impromptus de Schubert. Ce démontage-remontage ne fonctionne pas en public, d'autant qu'Anderszewski enchaîne parfois la nouvelle pièce dans la résonance de la précédente comme si chacune était une partie d'un grand tout, qui n'advient pas.
Rien ne va vraiment bien, la main droite est raide, le legato fait à la pédale et, si sa main gauche est plus présente, plus agile aussi, elle écrase la droite dès qu'elle hausse le ton. Ce n'est pas catastrophique jusqu'à la Rhapsodie op. 119 n° 4 qui sera massacrée, le mot n'est pas trop fort, par une dureté, une inertie, une opacité qui en défigurent le piano et la musique. Subsistent tout de même quelques passages – et même presque tout l'Opus 117 n° 2 – qui surnagent dans une grisaille qu'on aurait tort de prendre pour brahmsienne.
La Sonate op. 111 de Beethoven n'ira pas mieux, montrant même plus encore combien ce pianiste est handicapé sur le plan instrumental par une technique qui avec les années se radicalise. Le premier mouvement, plus violent que puissant, plus désordonné qu'emporté, n'avance pas vraiment et la main gauche lourde, brutale, la main droite trop peu dans le clavier vont chacune de leur côté, éclatant un discours qui n'est ni porté par un grand souffle ni animé par une énergie cinétique irrépressible : quand il s'occupe de l'une, il oublie l'autre.
L'« Arietta » ne fera pas « oublier la terre » comme le dit joliment Dominique Merlet de la technique pianistique. Les variations qui en sortent non plus, qui ne permettront pas au pianiste de davantage convaincre. Leur enchaînement ne procède pas d'un grand geste instrumental lié à une pensée agile et sensible qui inéluctablement conduirait vers cette fin immatérielle aspirée par le ciel. On entend trop les efforts du pianiste pour atteindre cette immatérialité qui lui échappe.

