N’en déplaise aux sœurs Labèque, Jaap van Zweden était indiscutablement la star de cette soirée. En regard d’une Cinquième Symphonie de Chostakovitch récurée, brillant de mille feux, la création programmée a pris un rude coup. Au reste, qu’est-ce qu’un concerto dans lequel les solistes jouent les mêmes notes que l’orchestre, au point que l’on ne les entend plus ? Dans cette nouvelle œuvre pourtant très attendue, Philip Glass s’est contenté de ressasser quelques figures élémentaires sur fond de percussions maladroites.

Jaap van Zweden © Marco Borggreve
Jaap van Zweden
© Marco Borggreve

Le premier mouvement du Concerto pour deux pianos nous plonge dans la congestion urbaine de l’Aurore de Murnau. C’est un flux d’harmonies où tintent percussions claires, proche du klangfarbenmelodie rythmique qui achève la 15ème de Chostakovitch. L’efficacité en moins. Cette mise à nu des percussions (jouant pourtant piano), un peu grêle, un peu grelottante est un pari risqué. Certains détails tombent comme un cheveu sur la soupe. Et naturellement, ça ne tarde pas à dégringoler. Serait-ce du second degré ? Mystère. L’orchestre, quant à lui, nous sert des tronçons de phrase comme des gnons (Philip Glass, rappelons-le, fut un temps plombier). Ces morceaux un peu épars empêchent l’ivresse, l’abandon hypnotique des grands sanctuaires glacés : Koyaanisqatsi, les concerti pour violon.

Le deuxième mouvement est un tic-tac métronomique sur lequel dialoguent les deux pianos, étrangement imbriqués. Cela progresse en miroir déformant, avec un léger décalage : Katia apostrophe tandis que Marielle semble lui répondre « à vos souhaits ».  Bientôt, un élargissement cuivré conduit à une atmosphère plus dense ; on croirait parcourir une toile de Delaunay. Le soliste, à peine une extension de l’orchestre, n’a pas de rôle vraiment majeur. On est plus du côté de la contribution que du surplomb. C’est d’autant plus vrai que les graves du piano sont souvent inaudibles, car concourant avec le pupitre de basse ; les arpèges, faisant double-emploi avec l’orchestre, se perdent dans la masse. Même les doublures carillonnantes de glockenspiel raflent la vedette au piano, chaque fois qu’il s’aventure dans un registre où l’on pourrait l’entendre. Concerto aux airs de film muet : les sœurs Labèque s’agitent comme Keith Emerson en son temps, mais elles ne font rien que brasser de l’air.

Une séquence (piano ; piccolo ; fade-in des violoncelles) inaugure le troisième mouvement de quelques vignettes consonantes. Suit un dialogue (upbeat/downbeat) des solistes, occasion pour les sœurs Labèque d’étrenner leur nouveau costume de scène : blanc et noir, assorti à leur instrument (et à leurs humeurs ?). Encore quelques alliages curieux, d’où surgit discrètement la grosse caisse pour opacifier le son, avant que le concerto ne s’essouffle sur une pédale de do.

Un bis, le 4ème mouvement de la sonate pour deux pianos. L’univers de Glass, projeté sans ménage sur 176 touches, sonne parfois bien creux. A cela, les rubatos des Labèque lui rajoutent des airs de medley à la sauce Tiersen. Une esthétique à la « Pachelbel rocks » dicte mouvements et style de jeu. Casematés derrière ce masque glamour, les deux pianistes cultivent un art du débordement. Froufrous et headbanging compris.

La Cinquième de Chostakovitch est une autre paire de manche. Van Zweden semble électrisé par le son que lui retourne l’Orchestre de Paris ; la battue, gigantesque et athlétique, soulève les montagnes. Double-attaque dans le thème initial ainsi que de très belles finitions, malgré un côté aseptisé. Plutôt que d’être enchaînées, les phrases sont conçues comme des cellules indépendantes, entrecoupées de silence. Le ton extrêmement volontariste de cette lecture, loin du discours traînant, fait ressortir le côté fugué du premier mouvement ; la clarté du discours y gagne. Comme à l’habitude, l’arrivée de l’ostinato au piano est un peu tire-au-flanc ; c’est manifestement trop pour le chef, qui passe quelques mesures à cravacher ses musiciens.

L’Allegretto tire des vrombissements monumentaux du pupitre de basse. Plus loin, la précision des pizzicati est remarquable, quelques premiers violons semblent venir en renfort des seconds afin de soutenir le contre-chant. Le Finale, quant à lui, ne lésine pas sur les percussions : aucun point d’orgue paroxystique, les timbales fulgurent de puissance et de rapidité. Coupure sans bavure, on plonge immédiatement dans l’après, comme par un mystérieux zapping orchestral. Une réserve intelligente de la dynamique permet quelques crescendo fracassants, en particulier dans le bouquet final, dont le volume force l’admiration. Bravo !

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