Le chef d’orchestre n’a pas foulé la scène que déjà le public l’ovationne. Tout sourire, il accède à une petite tribune. Il doit prononcer une allocution. Quelques instants se passent ; les applaudissements ne tarissent pas. D’un geste poli, il demande le silence.

Yannick Nézét-Séguin © Marco Borggreve
Yannick Nézét-Séguin
© Marco Borggreve
C’est avec cette ferveur que le public, pour le premier concert de la saison 2016-2017 de l’Orchestre métropolitain, a accueilli Yannick Nézet-Séguin. Quelques mois plus tôt, ce dernier acceptait le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York. De toute évidence, l’excitation liée à cette nomination n’était pas retombée. Et, comme pour payer la faveur dont il jouit depuis, le chef et directeur artistique de l’Orchestre métropolitain a présenté un programme généreux : le Concerto pour piano n° 3 de Bartók, avec la pianiste Hélène Grimaud, et la Symphonie n° 5 de Mahler.

Quelque chose de très beethovenien sous-tendait le programme de la soirée. On peut penser à quelques passages des œuvres évoquant plus ou moins directement le compositeur allemand. Par exemple, plusieurs commentateurs rapprochent le contrepoint des cordes du second mouvement du concerto de l’écriture du troisième mouvement du Quatuor n° 15 de Beethoven. D’autres encore voient dans le motif de quatre notes à la trompette ouvrant la symphonie de Mahler une réminiscence des premières mesures de la Symphonie n° 5 de Beethoven. Cependant, un trait plus particulièrement beethovenien cimentait le lien entre les deux œuvres présentées : toutes deux brodent sur le canevas du courage dans l’adversité. Le Concerto pour piano n° 3 a été écrit alors que Bartók était au seuil de la mort. Pourtant, cette œuvre frappe par sa brillance, son caractère vif et gai. De même, la Symphonie n° 5 de Mahler a vu le jour alors que ce dernier sortait des affres de la maladie. Néanmoins, la composition fait triompher la lumière et l’espoir. Cet optimisme vainqueur se retrouve dans plusieurs pièces de Beethoven dont, notoirement, la Symphonie n° 9 qui se termine par l’Hymne à la joie.

Un autre aspect du programme assurait une belle continuité à la soirée : le jeu des tonalités. De mi majeur (le concerto), on passait à la tonalité relative, do dièse mineur (la symphonie), avant de terminer, par surprise, dans le brillant ton de majeur (dernier mouvement de la symphonie). Ce jeu présentait l’avantage d’instituer chez l’auditeur un agréable sentiment de progression.

Le Concerto pour piano n° 3 de Bartók confère au piano un rôle plutôt lyrique. Souvent jouées en octaves parallèles, les mélodies de ce dernier sont séduisantes et dotées d’un haut potentiel émotif. Hélène Grimaud était tout indiquée pour l’interpréter. Quoiqu’on l’ait sentie moins à son aise au départ, la pianiste française a livré une performance remarquable et une lecture tout à fait heureuse de la partition. Très romantique, son jeu fait la part belle au rubato, notamment dans l’Adagio religioso. Dans ce mouvement, où se manifeste un choral magnifique, pas une note n’est laissée pour compte. Grimaud fait ressortir les voix intérieures de ses accords et souligne quelques dissonances avec une puissante expressivité. Quand on y ajoute l’intelligence des constructions de Nézet-Séguin (ex. : les reprises toujours plus vigoureuses du thème principal de l’Allegro vivace), le résultat est très convaincant.

La Symphonie n° 5 de Mahler est techniquement éprouvante pour les musiciens. La difficulté de l’œuvre consiste à garder non seulement l’énergie des instrumentistes, mais aussi l’attention des auditeurs, pendant les soixante-dix minutes qu’elle dure. Yannick Nézet-Séguin y parvient en relevant la particularité de chacun des pupitres et en marquant clairement les différentes atmosphères traversant la symphonie. Tout comme un peu plus tôt Grimaud faisait le choix de découvrir certaines mélodies intérieures, le chef établit de façon claire les différents niveaux de son. Dans le premier mouvement, la trompette perce au travers d’un enveloppant tutti. Dans le second, les violoncelles énoncent une mélodie mélancolique juste au-dessus d’un doux rythme de timbales. Ailleurs, ce sont des pizzicatos d’une douceur infinitésimale, suivis d’une formidable excroissance du son.

Soulignons, par ailleurs, la prestation de deux musiciens : celle d’abord du corniste Louis-Philippe Marsolais dans le Scherzo, où son instrument roulait avec force ses mélodies, tantôt en en détachant les notes, tantôt en les chantant avec lyrisme ; celle ensuite de Danièle Habel dans le fameux Adagietto, où les notes de sa harpe étaient agréablement sonores. Ce mouvement-ci a d’ailleurs été particulièrement bien réalisé par l’orchestre, témoin le silence parfait de l’auditoire qui s’est ensuivi.

En un mot, l’Orchestre métropolitain, Grimaud et Nézet-Séguin ont placé haut la barre pour le reste de la saison. Souhaitons-leur à tous autant de succès pour les prochains concerts.