Le programme de la soirée tient en une ligne : premier cahier du Clavier bien tempéré de Bach. Concision qui force au respect, car si tout pianiste, au moins dans ses jeunes années, a travaillé quelques-uns des préludes et fugues, piochés ça-et-là, bien rares sont ceux qui ont su acquérir une maîtrise d’un des deux cahiers, et encore plus rares ceux capables de l’enchaîner. En effet, le point de vue est tout autre, on troque la loupe contre le télescope. Si chaque prélude et fugue constitue déjà en soi un univers à part entière, avec sa propre écriture de prélude, sa propre écriture fuguée, et son propre équilibre, l’acquisition d’une vue globale exige une vision synthétique qui transcende toutes ces différences d’écriture et de climat. Comment faire du Clavier bien tempéré de Bach, non plus un amas de pièces de même structure, mais bien une œuvre monumentale ? Là est tout l’enjeu, et Pierre-Laurent Aimard nous donne sa réponse en ce qui concerne le premier livre.

Pierre-Laurent Aimard © Marco Borggreve | DG
Pierre-Laurent Aimard
© Marco Borggreve | DG

Un pianiste qui entre sous les applaudissements du public, salue, s’assied sur le tabouret, se concentre un instant, semble perplexe, lève haut la main comme s’il avait une illumination, se lève, et retourne en coulisses, laissant pendant cinq grosses minutes la tourneuse de page savourer sa solitude sur scène. Voici un préambule pour le moins surprenant. Que se passe-t-il dans la tête du pianiste, quel état psychique préside à l’interprétation du premier cahier ? Assurément un état peu courant, exigé par la dimension de ce qui va suivre.

Dans les premiers préludes et fugues, cette concentration fait sans doute défaut. Si Pierre-Laurent Aimard semble savoir dans quelle direction il veut aller, l’intention musicale est brouillée par un certain flou dans la réalisation, et quelques coquilles se laissent entendre. Après quelques pièces, le pianiste est assurément plus à l’aise. 

Ouvrant le cahier dans la simplicité, le prélude en do majeur est un égrènement de notes, qui sous les doigts de Pierre-Laurent Aimard dessine une ligne vallonnée par un subtil jeu d’écho. Une fugue en do # majeur particulièrement brillante, que précède un prélude admirablement chantant. Si la fugue est une forme très stricte par sa structure et ses exigences contrapuntiques, le prélude donne la main mise à l’inventivité. Au fil des tonalités, l’écriture se complexifie et se renouvelle sans jamais se répéter. Aux allures de sarabande, le prélude en mi b mineur est grave et solennel, et le pianiste nous plonge dans une atmosphère endeuillée dans laquelle chaque note est dotée d’un fort contenu expressif. Dans la fugue, Pierre-Laurent Aimard choisit de faire se superposer les résonances des notes du sujet par un judicieux usage de la pédale.

La succession des préludes et fugues nous plonge dans une expérience singulière, qui demande une écoute synthétique très exigeante. Il faut dire que Bach ne cède pas dans la facilité ; la multitude de rapports internes entre les préludes et fugues – rapports formels, numériques, expressifs – crée une structure d’une complexité inépuisable, que l’on peut tenter de nourrir et d’éclaircir par des considérations symboliques ou métaphysiques. Il semble en tout cas qu’une vision globale ne peut être réduite à une dimension, qu’elle doive nécessairement englober plusieurs angles d’approche, sous peine de ne pas être à la hauteur. Vision de l’interprète et vision de l’auditeur, assurément un concert ne suffit pas à saisir dans sa totalité l’unité et le mouvement général compris par Pierre-Laurent Aimard, ni à se former sa propre vision globale. Alors on ne demande qu’une chose : renouveler l’expérience, et pourquoi pas avec le second cahier. Mais pour cela, il faudra attendre au moins trois ans, au dire de l’intéressé.

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