Une foule inhabituelle s’est assemblée au Café de la Danse. Non loin de l’Opéra Bastille, dans un petit passage pavé habituellement fréquenté par les amateurs branchés de la scène pop-rock, un nombre impressionnant de musiciens « classiques » s’est donné rendez-vous. Quartettistes confirmés, pianistes réputés, producteurs renommés, conseillers influents – et même un chef d’orchestre récemment primé – sont venus s’encanailler loin de leurs terrains de chasse habituels. En quel honneur ce congrès s’est-il réuni ? Le Quatuor Hanson fête la sortie de son premier album. Et s’apprête à prendre place dans le cercle déjà fourni des jeunes carrés d’as français, au côté des Arod, Van Kuijk, Hermès ou Akilone.

Le Quatuor Hanson au Café de la Danse © Bernard Martinez
Le Quatuor Hanson au Café de la Danse
© Bernard Martinez

Ne nous y trompons pas. Derrière leurs visages d’anges et un double disque au programme très commun (100% Haydn), les quatre Hanson ont du caractère. Le choix du Café de la Danse est à leur image : plein de charme (magnifique fond de scène en pierres apparentes) et ô combien audacieux. Conçu pour des concerts sonorisés, l’endroit ne dispose pas de l’acoustique idéale pour conforter un ensemble de chambre. Dans les deux premiers mouvements du Quatuor opus 50 n° 6, on sent d’ailleurs les musiciens en délicatesse avec l’aridité du lieu ; le vibrato d’Anton Hanson est plus nerveux qu’à l’accoutumée et les quatre archets cherchent en vain une résonance que la salle n’est pas disposée à leur offrir. Tout le mérite du groupe est alors de ne pas disperser ses efforts mais au contraire de resserrer ses rangs, d’unir encore davantage ses gestes pour retrouver un discours commun.

Cela fonctionne pleinement dès le léger et ludique « Menuetto » et plus encore dans un finale espiègle : les contrastes sont tranchés dans le vif, les silences assumés jusqu’au vertige, les tempos gagnent des sommets de vivacité risqués – mais la virtuosité époustouflante du premier violon ne semble jamais en péril. Le second Haydn de la soirée (opus 77 n° 2) sera plus accompli encore, chaque musicien faisant entendre subtilement sa personnalité au sein du collectif bien huilé : on savoure les prises de parole incisives et joueuses de Jules Dussap au second violon, l’élégance droite et discrète du violoncelle de Simon Dechambre, la chaleur et l’exceptionnelle profondeur sonore de l’alto de Gabrielle Lafait.

Malgré son nom, le Quatuor Hanson ne repose pas que sur son infaillible premier violon et celui-ci ne dirige jamais ses partenaires ; les respirations attendent une nécessité commune. Si les articulations et les phrasés ont fait l’objet d’un travail minutieux, les élans naissent tous d’un besoin viscéral dans l’instant du concert et donnent à la musique de Haydn toute sa puissance rhétorique.

Cet art collectif du geste atteint son apogée dans les Métamorphoses nocturnes de Ligeti, au cœur du programme de ce soir. Jeu du temps et des textures, l’œuvre tisse des lignes mélodiques sinueuses qui se fondent soudainement pour exploser en tutti rageurs, scandés selon une rythmique obsessionnelle. Les Hanson sont chez eux dans ce Sacre de la musique de chambre. Acceptant pleinement l’inconfort de l’acoustique, ils n’hésitent pas à murmurer des pianissimo dénudés jusqu’à l’os et attaquent les sections rythmées avec une impressionnante force brute. On ne remarque aucune trace de décompte ou de calcul, aucun coup d'œil apeuré, aucun battement de pied, de cœur ou de paupière superflu : animés par la même pulsation vitale, les Hanson font oublier le texte complexe, se regardent à peine et proposent une incarnation totale et captivante, à la façon des plus grands ballets. Le décor du Café de la Danse, avec ses pierres rêches et ses lumières bleutées dignes d’un cabaret lynchien, prend alors tout son sens.

Le retour à Haydn, quelques minutes plus tard, arrache des sourires à l’assistance. Mais ce choix de programme n’a rien d’aberrant, au contraire : après l’excursion chez Ligeti, les sens sont aiguisés pour goûter les courbes sensuelles, les respirations vitales, les plaisanteries théâtrales du « papa » du style classique. L’assistance conquise ne se prive pas de sourire voire de laisser échapper quelques éclats de rire devant les surprises habilement ménagées par Haydn et les quartettistes. Le triomphe est couronné de deux bis : un Piazzolla féroce et… « encore une lichette », annonce le premier violon lessivé avant d’attaquer courageusement le finale haydnien de l’opus 76 n° 2. En attendant les prochaines lichettes de concert, on dégustera avec joie le double disque.

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