Au cœur de la chaleureuse église de Rougemont, on se régale par avance. Dans le cadre du Gstaad Menuhin Festival, le Quatuor Modigliani, qui vit d'un second souffle depuis l'arrivée en 2016 du violoniste Amaury Coeytaux, interprète ce soir un classique (le Quatuor de Debussy), une œuvre contemporaine (le Quatuor n° 6 de Hersant) et une rareté (le Quatuor n° 1 de Saint-Saëns). Ce programme est de ceux dont la cohérence transcende les époques, pour réunir trois figures pas si lointaines sous un même contrat de pensée. L'idée est forte. Et l'exécution remarquable.

Le Quatuor Modigliani © Marie Staggat
Le Quatuor Modigliani
© Marie Staggat

Le Quatuor de Debussy ouvre le bal. D'emblée, les Modigliani déploient le premier mouvement avec une remarquable absence de chichis. Les nuances sont franches, le phrasé frappé d'un véritable souci d'articulation (ce qui, dans l'acoustique bavarde de l'église, est plus qu'appréciable). Tout en souplesse, le violoncelliste François Kieffer imprime un très léger rubato que les violonistes Amaury Coeytaux et Loïc Rio s'empressent d'amortir avec une évidence toute naturelle. Le deuxième mouvement, pour le quatuor, n'est pas une promenade de santé. Rythmiquement, l'ensemble est sévèrement tenu, mais au prix d'une pulsation temps par temps qui met en danger les grandes arches mélodiques que forment les lignes de pizzicati.

Plus que tous les autres, le troisième mouvement exige de chaque musicien un lyrisme suranné, en même temps qu'une grande qualité d'écoute. Certes, l'intonation est un peu tremblotante au début mais quand on entend le redoutable dernier accord, dans la tonalité difficile de ré bémol majeur, éclore avec la même beauté fragile que les reflets irisés du soleil sur les cimes de Gstaad, on comprend pourquoi les Modigliani portent si bien leur nom. Le finale est peut-être le plus réussi. Le tempo est endiablé, la prise de risque très importante. Il faut féliciter ceux qui donnent au premier violon un écrin si confortable : les voix médium, au second violon et à l'alto, de Loïc Rio et Laurent Marfaing, intelligemment conniventes et rythmiquement robustes.

Le Quatuor Modigliani est très heureux de rejouer ce soir le Quatuor n° 6 de Hersant, composé pour eux et créé en juin 2019 à la Pierre Boulez Saal de Berlin. Constituée de six variations sur une série de Schönberg, l'œuvre explore les tensions que constitue la superposition d'une note pédale et d'une ligne mélodique, puis crée un véritable mur de son à partir de trémolos, d'unisson et d'accents déplacés (une sorte d'ouverture de La Walkyrie en apparence anarchique). Se succèdent des doubles cordes stylistiquement très romantiques, des pizzicati, des suraigus lugubres, un jeu d'harmoniques (qui sonne parfaitement sous les doigts des Modigliani, ce qui est toujours une performance en soi !), et une capacité à partir d'un unisson avant d'en démultiplier les sons qui peut faire penser à l'œuvre du peintre Sam Grigorian. Applaudissements nourris pour cette belle découverte qui fait honneur à la création musicale contemporaine.

Œuvre rare, le Quatuor n° 1 de Saint-Saëns a pourtant tout pour plaire : des harmonies profondes, expressionnistes même, qui évoquent la musique de Louis Vierne, une véritable maîtrise des tessitures (le compositeur avait 64 ans en 1899 quand il a écrit cette œuvre). Et surtout, le quatuor évoque, peut-être sans le vouloir, d'autres chefs-d'œuvre du genre dont il se voudrait la synthèse, à l'aube du XXe siècle. Avec ses cadences lyriques de premier violon, ses rythmes qui véhiculent un sentiment d'urgence, ses envolées de gammes virtuoses, le premier mouvement évoque les quatuors de Mendelssohn. Comme chez celui-ci, le souci est alors celui de l'équilibre, de l'économie de moyens pour contrebalancer la luxuriance de l'écriture. Sur tous ces points, les Modigliani font un sans faute.

Le scherzo rappelle quant à lui la partie centrale (« Moderato ») du deuxième mouvement de Souvenir de Florence, de Tchaïkovski. Ici, les Modigliani s'illustrent par des effets de zoom sonore vertigineux qui, en quelques instants, font du piano le plus sensible un forte aux semelles de plomb. Le « Molto Adagio » qui suit est une splendide cavatine – les amoureux de l'opus 130 de Beethoven seront conquis. Amaury Coeytaux nous tire des larmes, s'autorisant même quelques glissades qui donnent la chair de poule, et ce sans la moindre trace de kitsch (l'exploit est là !). Un vigoureux finale achève le concert. Ici, tout fonctionne : la gestion des passages fugato, les rythmes bondissants, les accents hispanisants de la partition, la gestion de la charge émotionnelle. Ce soir, le Quatuor Modigliani a prouvé sa parfaite compréhension de son pays, sous toutes ses formes.


Le voyage de Pierre a été pris en charge par le Gstaad Menuhin Festival.

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