Il n’est pas si fréquent de pouvoir entendre, réunis dans un même récital, le Voyage d’hiver (Winterreise) et le Chant du cygne (Schwanengesang) – les deux derniers cycles de lieder de Schubert. Or c’est cette chance que propose l’Opéra de Dijon grâce à un duo de choix : le baryton Thomas Bauer, accompagné par Jos van Immerseel, qui pour l’occasion a délaissé son clavecin au profit d’un pianoforte. Les deux artistes sont bien connus du public dijonnais ; ici-même, il y a tout juste sept ans, ils ont déjà donné un mémorable Voyage d’hiver dans le cadre des premières Schubertiades dijonnaises. Quant à Thomas Bauer, en 2013, il incarnait Wotan et le Wanderer dans le Ring mis en scène par Laurent Joyeux.

Thomas Bauer © Marco Borggreve
Thomas Bauer
© Marco Borggreve

On est d’emblée frappé par la complicité entre le chanteur et le pianofortiste, qui, outre les récitals, ont également gravé sur CD une singulière et très intéressante version de la Winterreise. Si bien que ce voyage, ils nous le racontent avec un engagement sans faille. Thomas Bauer possède une familiarité, voire une intimité évidente avec Schubert, et cela lui permet d’oser sortir des sentiers battus – ou plutôt des innombrables traces laissées dans la neige par les autres interprètes. Son sens de la narration est tout à fait exceptionnel. Pour chaque lied, il invente un univers particulier qui en fait un récit à part entière à l’intérieur de la trame générale. Les mots sont remarquablement ciselés, pesés, articulés, projetés. Cette excellente élocution, alliée à un timbre aux multiples richesses, contribue à plonger le spectateur dans l’univers singulier propre à chaque mélodie. Dans Gute Nacht, les premiers pas sont lents, graves, presque hésitants : le voyageur, pris par le froid, prend conscience du fait qu’il va cheminer avec et vers la mort. Puis le voyage, statique, emprunte différentes voies, différents états d’âme, toujours plus amers, toujours plus noirs, mais qui pourtant contrastent d’un lied à l’autre. Ainsi, Erstarrung nous saisit par son urgence, sa tension, tandis qu’avec Der Lindenbaum ou Frühlingstraum, on retrouve de façon furtive quelques notes de douceur et d’espoir. Mais très vite, la mort impose de nouveau sa présence, jusqu’à sa « victoire » finale (Der Leiermann). Pour peindre toutes ces teintes sombres, la voix de Thomas Bauer peut compter sur une palette de tons et de nuances extrêmement large, depuis les piano et pianissimo, parfaitement maîtrisés, notamment dans Die Nebensonnen, jusqu’aux forte, carrément hallucinés, dans Die Krähe, en passant par des parlando du plus bel effet. Seul petit bémol : un enrouement léger, mais très perceptible, parasite l’émission, surtout dans les graves.

Jos van Immerseel © Alex Vanhee
Jos van Immerseel
© Alex Vanhee
Composé de quatorze lieder assemblés et publiés en un recueil après la mort du compositeur, Le Chant du cygne ne possède pas l’unité dramatique du Voyage d’hiver ; on y trouve donc une plus grande variété de sujets, de tons, d’ambiances, dans lesquels Thomas Bauer fait encore merveille, qu’il s’agisse, par exemple de la douce mélancolie de Ständchen, rendue sans excès de pathos, ou de la force martiale de Der Atlas. Le baryton se métamorphose littéralement à chaque mélodie – et parfois à l’intérieur d’un même lied (Die Stadt). Dans un registre léger, il livre un Das Fischermädchen, puis un Die Taubenpost joyeusement enlevés, à la manière de chansons populaires. La soirée se termine sur An die Musik tout en ferveur contenue.

Habitué à l’accompagnement au piano, on pourrait craindre que les sonorités du pianoforte, moins riches et plus frêles, ne soient pas les plus propices à peindre l’univers, à la fois complexe et dépouillé, de ces deux cycles de lieder. Non seulement il n’en est rien, mais en outre, ce que Jos van Immerseel tire de son instrument (copie fabriquée en 1988 par Christopher Clarke, d’après Anton Walter) est tout simplement étonnant, tant il parvient à en dépasser les limites intrinsèques. Tout commence dans les brumes glacées de Gute Nacht et s’achève dans la légèreté de Die Taubenpost. Les graves sont tantôt brouillard, tantôt chaleur, force ou douce mélancolie ; les aigus sont tour à tour larmes gelées, rivière ou sautillements de pigeon voyageur. Et dans le désarroi résigné de Der Leiermann, les effets de vielle à roue sont vraiment bluffants À vrai dire, Jos van Immerseel n’accompagne pas Thomas Bauer : les deux artistes constituent un duo quasiment symbiotique.