Né il y a dix-neuf ans, porté par le rêve d’un vétérinaire passionné – Jean-Marc Thiallier – de construire, à Pontaumur, la réplique exacte d’un orgue baroque allemand, le festival Bach en Combrailles fait montre cette année à la fois d’un désir de garder son cap originel et d’explorer d’intéressantes pistes voisines. En somme, de marquer sa singularité, ce qui est tout à son honneur. Loin de céder au simple projet de faire peau neuve, suite aux départs de Patrick Ayrton et de Gilles Cantagrel, cette dix-neuvième édition, élaborée par son nouveau directeur artistique Vincent Morel, portée par les conférenciers Eric Lebrun et Benjamin François, avec le soutien inconditionnel d’une formidable équipe de bénévoles, fait à la fois entendre les « tubes » du compositeur, ses œuvres un peu moins célèbres, et les pages oubliées de contemporains ou continuateurs où retentissent son écho – Telemann et Boëly en tête. Le programme, 100% Bach, prévu à l’ouverture, fait ainsi à la fois vibrer les tuyaux de l’impressionnante réplique de l’orgue d’Arnstadt et résonner, entre prélude et fugue, les vocalises des cantates dans l’église de Pontaumur.

© Florian Cardinale
© Florian Cardinale

Si l’on devine que l’orgue, accordé un demi-ton au-dessus des 440 Hz, soit un ton au-dessus des instrumentistes du Ricercar Consort, n’est peut-être pas pour rien dans les quelques faussetés que l’on pourra entendre par endroits – faussetés dont le Ricercar Consort n’est pourtant pas familier ! – l’agencement s’avère tout à fait payant. Les allers-retours de Jan-Willem Jansen opposent à la brillance jamais accablante du fastueux BWV 534 et du plus tendre BWV 544 des cantates d’une très belle tenue. Expressif, conscient de sa symbolique mais jamais trop dispendieux dans ses effets, le Ricercar Consort fait montre de son habituelle élégance.

Il suffit du fugato du chœur d’entrée de Jesu, der du meine Seele et d’un charmant dialogue entre les violons de Ryo Terakado et Tuomo Suni et les flûtes de Florence Aoustet et Yifen Chen pour comprendre la minutie de la texture : les sons et intentions, indissociables, laissent se confronter les richesses de timbres. Le hautbois de Jean-Marc Philippe est le contre-chant idéal de l’éprouvant récit de calvaire (« Die Wunden, Nägel, Kron und Grab »). La trompette de Krisztian Kovatz ouvre avec panache la deuxième partie de Die Elenden sollen essen. La viole de gambe de Kaori Uemura, le violoncelle de Rainer Zipperling et le théorbe de Daniel Zapico nimbent « Wie starb die Heldin so vergnügt » d’une aura profonde et lumineuse, une fois les cloches (« Der Glocken bebendes Getön ») savamment esquissées.

La Trauerode, composée pour la disparition de la princesse de Saxe, est effectivement le plus beau moment de la soirée. Les voix s’y déploient surtout avec une grâce particulière : le ténor Hans Jorg Mammel, palatal et charnel, nous gratifie d’un soyeux « Der ewigkeit saphirnes Haus » ; le timbre clair mais bardé de sanglots de Carlos Mena transforment son récitatif et son air en une douce berceuse ; la voix légère, sautillante de Maria Keohane, s’y fait plus éclatante ; tandis que le tragique et l’hypotypose échoient au robuste Matthias Vieweg. Tout juste trouvera-t-on l’ajout du BWV 593 entre les deux parties un peu incongru, bien que la rupture de ton fut bien accueillie. Le retour, avec la fugue du BWV 544, vers la lumière, s’avéra plus piquant. De quoi éveiller, chez les nombreux spectateurs, une faim toujours inassouvie pour l’œuvre du Cantor.

Cet article a été corrigé le 11/08/2017 pour rendre compte d'un changement d'interprète non indiqué dans le programme.  

Le voyage de Suzanne a été sponsorisé par le festival Bach en Combrailles. 

****1