Ce week-end, la Philharmonie de Paris célébrait le centenaire de la disparition de Claude Debussy avec une série de manifestations, parmi lesquelles figurait un concert très attendu : François-Xavier Roth, Les Siècles et les Cris de Paris proposaient un hommage conjoint aux deux compositeurs français les plus marquants du XXe siècle, Claude Debussy et Pierre Boulez. Le gotha de la culture musicale française s’était donné rendez-vous pour ne pas manquer l’événement, d’autant qu’à l’issue du concert, le maestro français allait recevoir la Légion d’Honneur des mains de la ministre, Françoise Nyssen.

François-Xavier Roth © François Sechet
François-Xavier Roth
© François Sechet

Debussy s’est-il retourné dans sa tombe en voyant son anniversaire devenir le prétexte d’un grand cérémonial institutionnel comme il aimait les égratigner, de sa plume caustique de Monsieur Croche ? Dans ce cas, il se sera consolé avec l’interprétation remarquable que le maestro décoré propose de sa musique. Dans les trois Nocturnes comme dans La Mer, Roth et ses musiciens livrent une éblouissante prestation, à ranger parmi les meilleures lectures de ces œuvres. Tout s’accomplit : précisés au millimètre près par Debussy dans ses partitions, les moindres détails de dynamique, de caractère, d’orchestration sont respectés sans exception. Le relais subtil des cors et des timbales, après le fameux thème des violoncelles dans La Mer ? Réalisé avec une précision diabolique. L’étonnant chant des « Sirènes », au timbre pourtant étranger à la famille symphonique ? Une magnifique opération de séduction des Cris de Paris, enchevêtrés au cœur des Siècles. La polyphonie bouillonnante de « Fêtes », deuxième des Nocturnes ? Une orgie sonore où l’on s’abreuve jusqu’à plus soif de la richesse des timbres. Suivi comme son ombre par François-Marie Drieux, fidèle violon solo, Roth parvient à une insoutenable légèreté des pupitres de cordes, capables des pianissimo les plus délicats. Cette nuance a deux vertus : elle permet des crescendo ébouriffants d’une part, elle favorise la perception globale de l’orchestration, centrée davantage sur les vents chez Debussy, d’autre part. Dimanche après-midi, sans le moindre appendice technologique à la mode, il suffisait d’être assis dans la Philharmonie pour naviguer, comme par magie, entre les instruments de l’orchestre, admirant les timbres virevolter dans l’adroit ballet des Siècles.

Un peu plus tôt, les oreilles des spectateurs avaient été habilement préparées à de tels effets par l’œuvre de Boulez, Rituel in memoriam Bruno Maderna. Ainsi que l’exige la partition, les musiciens de l’orchestre étaient pour l’occasion dispersés dans la Philharmonie. La virtuosité des Siècles n’est alors pas tant orchestrale que chambriste. Lancés à distance par une apostrophe gestuelle de leur chef, les musiciens sont ensuite livrés à eux-mêmes dans le dédale boulézien. Cette véritable performance, habituellement réservée à des formations d’élite spécialisées dans la musique contemporaine, montre le degré d’excellence de l’orchestre fondé par Roth, spécialiste de toutes les musiques. Ne sachant plus où donner de la tête, le spectateur s’abandonne bien vite à la gravité du cérémonial, emporté dans ce mélange de Boléro modernisé et de Symphonie des Adieux revisitée.

Là encore, l’œuvre avait bénéficié d’une « préparation » : avant le Rituel de Boulez, une suite de gamelan javanais était proposée aux spectateurs de la Philharmonie. L’idée avait tout pour être excellente. La découverte du gamelan fut un choc pour Debussy : les timbres singuliers de cette musique inouïe, leurs hauteurs, leur polyphonie complexe constituèrent une importante source d’inspiration pour l’auteur de La Mer comme ensuite pour Boulez. Considéré longtemps avec mépris comme une sous-culture, parqué dans les Expositions universelles comme une bête dans un zoo, le gamelan, comme bien d’autres musiques « du monde », mérite aujourd’hui d’être considéré avec une tout autre attention, ainsi que le préconisent les ethnomusicologues depuis des décennies. Ceux-ci ont encore bien du travail. Dimanche, à la Philharmonie, le gamelan n’était pas vraiment admis aux célébrations de la culture française : il resta à quai, réduit à une musique d’agrément pour accompagner l’installation des spectateurs, prié de s’arrêter avant que ne commence, à l’heure officielle du concert, le culte de la musique « savante ». Pour la plupart ignorant cet étonnant choix de programmation, les spectateurs ont alors regardé le gamelan avec les yeux de visiteurs à l’Exposition universelle de 1889. La curiosité silencieuse fut largement minoritaire, dépassée par une condescendance parfois agressive (une voisine se demanda distinctement « qu’est-ce que ça fout[ait] là ? » en cherchant une réponse dans le programme) et une bonne dose d’indifférence mondaine : arrivés, comme de coutume, au dernier moment, les représentants des institutions officielles n’eurent pas un regard pour la scène, trop occupés qu’ils étaient à échanger les poignées de main de circonstance. À n’en pas douter, un tel spectacle aurait plu à Monsieur Croche. Bon anniversaire, feu Claude Debussy.