On se presse dans un joyeux désordre dans le hall d'entrée du Palais Garnier. Encombrement et bousculade aux guichets des invitations, du protocole ou de la presse. Semyon Bychkov et son épouse Marielle Labèque comme quelques autres têtes connues font la queue comme tout le monde. C'est bien le signe que l'événement est d'importance : rien moins que le concert inaugural de Philopéra, une association constituée par des musiciens de l'Opéra national de Paris pour former une phalange indépendante, un peu comme les Wiener Philharmoniker par rapport à l'orchestre de l'Opéra de Vienne. Le Palais Garnier est archicomble pour un programme qui ne brille pas par son originalité, mais qui aura le grand mérite de révéler les qualités ou les faiblesses du nouvel orchestre, placé pour l'occasion sous la direction de Daniel Harding.

La Troisième Symphonie de Schubert n'a pas été choisie au hasard. Carlos Kleiber qui en a réalisé un enregistrement de référence avec les Viennois soulignait à juste titre que c'est l'une des plus périlleuses pour la discipline collective de l'orchestre, et l'une des plus exigeantes dans son apparente légèreté quant à l'interprétation. C'est l'œuvre d'un tout jeune homme : Schubert a 18 ans et rien ne transpire encore dans sa musique des soucis de santé ou des déboires sentimentaux qui l'atteindront bientôt. La partition est un petit chef-d'œuvre d'insouciance et de bonne humeur, où ne point pas une ombre de tristesse ou de mélancolie, et qui quitte rarement la tonalité optimiste de ré majeur (ou sol majeur pour le deuxième mouvement). Mais dès le premier mouvement, elle peut donner du fil à retordre en termes de pure cohésion orchestrale ; la battue doit être à la fois très précise sans être insistante.
Daniel Harding et le nouveau Philopéra font d'emblée une belle démonstration de rigueur et d'élan. Les leçons de Nikolaus Harnoncourt sont passées par là, mais sans l'écueil de la sécheresse dans des phrasés toujours très mobiles. Le deuxième mouvement est un vrai « Allegretto », là où trop de chefs ralentissent, alourdissent le pas du promeneur qui doit rester d'humeur badine. Tous les pupitres chantent et respirent la même allégresse. C'est encore plus net dans le trio du troisième mouvement – un authentique ländler – que les bois de l'orchestre évoquent avec une élégance toute viennoise. Le dernier mouvement, une folle course endiablée, est évidemment redoutable mais Harding réussit avec ses musiciens le tour de force de donner ce sentiment de prestesse irrésistible dans un tempo giusto où l'on ne perd rien de cette effervescence finale.

La Première Symphonie de Mahler proposée en seconde partie va susciter des réactions plus contrastées. De toute évidence, Daniel Harding et ses musiciens n'optent pas pour le spectaculaire, voire le grandiloquent que certains chefs affectionnent. Dans le premier mouvement, une très belle mise en place des plans sonores, le surgissement des bruits de la nature figurés par les bois, puis ces ritournelles entamées par les violoncelles – dont on ne cessera d'admirer la rondeur chaleureuse – ne débouchent pas sur l'exaltation qu'on attend. Un peu frustrant.
Le deuxième mouvement supporte mieux l'apparente retenue du chef, qui préfère faire chanter son orchestre sans verser dans l'excès ou le grotesque. On regrette juste – peut-être du fait d'être placé au parterre – de ne pas assez entendre le formidable pupitre de cors réuni autour de Vladimir Dubois.

On ne sait pas au nom de quelle tradition l'énoncé du début du troisième mouvement – la chanson « Frère Jacques » en mode mineur – est parfois joué faux ou maladroit par la contrebasse solo. Pour faire plus « enfantin » ? Ce soir, rien de tel : Lorraine Campet nous fait entendre ce refrain avec une volupté bienvenue. La volupté en revanche sera plus parcimonieuse dans ce mouvement si « fin de siècle » viennois, malgré les subtils mélanges des cordes, le fruité des bois. On ressent comme un manque de tendresse et de mélancolie. Le tumulte du dernier mouvement est admirablement construit, l'orchestre sonne dans toute sa plénitude et le public fait un triomphe à ce nouvel orchestre. Reste à savoir de quelle manière il parviendra à trouver sa place dans la vie musicale parisienne...























