Dès l’entrée dans l’espace réservé à la performance au sein de la Fondation Cartier, deux musiciennes sont déjà à l’œuvre : les frottements de grosse caisse de la percussionniste Vanessa Porter se mêlent au murmure de la chanteuse Loré Lixenberg, drapée de blanc, semblable à une prêtresse, enveloppant l’espace d’un voile cérémoniel. The Alonetimes commence dans un interstice mystérieux. 

<i>The Alonetimes</i> à la Fondation Cartier &copy; Cyril Marcilhacy
The Alonetimes à la Fondation Cartier
© Cyril Marcilhacy

L’œuvre, commandée par la Fondation Cartier et composée à quatre mains – ou deux cerveaux – par Jennifer Walshe et Philip Venables, réunit six interprètes : un chanteur et une chanteuse, une percussionniste, une violoniste, un accordéoniste, un clarinettiste. La scénographie leur offre un espace large et non concentrique, qui invite le public à balader son regard et à porter son attention alentour. Ce dispositif spatial annonce d’emblée la nature de la proposition, une fresque fragmentée, un kaléidoscope d’expériences.

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Le matériau narratif est vaste et surtout multi-strates. Les interprètes se voient confier des morceaux de vie à déclamer : des débuts et des fins de relations, charnelles ou sentimentales, des difficultés du lien, parfois l’aliénation au travail. Ce corpus, qui s’étend des années 1990 au début des années 2000, est mis en regard avec des captures de posts issus de forums, de messageries instantanées, de fils sur X. Des personnages, sous pseudonyme, cherchent le contact : relation sérieuse, sexuelle, passagère, fétichiste. Sur les écrans apparaît aussi le constat consternant, énoncé par des CEO de la Silicon Valley, que la première utilisation de l’intelligence artificielle est d’ordre relationnel. Un gimmick de percussion scande ces projections numériques, traçant une ligne sonore entre le réel et le « virtuel » (si tant est que les expériences du numérique ne relèvent pas du réel).

<i>The Alonetimes</i> à la Fondation Cartier &copy; Cyril Marcilhacy
The Alonetimes à la Fondation Cartier
© Cyril Marcilhacy

L’écriture musicale explore de nombreux univers et c’est là la force de The Alonetimes. Polyrythmies énergiques, modes de jeu étendus, airs de musique traditionnelle, ambiances de boîte de nuit, chorals, solos vocaux : les créateurs se déplacent avec aisance sur ce spectre et font le pari que le spectateur suivra, comprendra ou s’identifiera. Les interprètes, de leur côté, s’engagent avec une conviction remarquable, faisant de chaque fragment une incarnation pleine, autant par la déclamation que par le jeu instrumental. Le millefeuille de l’œuvre les amène sans cesse à se déplacer, composer et recomposer des moments individuels et collectifs. La musique marque par sa force évocatrice, comme la surimpression d’une vieille mélodie de marin au thème festif sur l’obnubilante rythmique d’une boite de nuit, un swing endiablé, un cours de gym pour seniors, une grande et calme respiration musicale sur l’histoire d’un personnage ne s’étant jamais disputé avec son conjoint...

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Un écueil se dessine cependant : The Alonetimes prend par moments une posture critique ironique vis-à-vis du masculinisme, du néolibéralisme, des promesses de l’IA, mais cette posture rend plus anecdotique et plus péjoratif ce qui se passe virtuellement sur internet. Ces interactions, qui constituent l’essentiel de la projection, s’accumulent sans que soient véritablement explorés les rapports de domination, de solitude ou de désarroi identitaire qui les sous-tendent. Les personnes dont on lit les messages mériteraient peut-être une incarnation scénique à part entière, une présence qui rendrait leur détresse moins susceptible d’être lue comme un élément marginal, propice aux moqueries.

<i>The Alonetimes</i> à la Fondation Cartier &copy; Cyril Marcilhacy
The Alonetimes à la Fondation Cartier
© Cyril Marcilhacy

Ceci étant dit, on ne peut que se réjouir de voir créer une œuvre comme celle-ci, exploratoire et audacieuse et, surtout, écrite à quatre mains. La trame narrative, les transitions d’un fragment à l’autre, la variété du storytelling, le soin typographique apporté aux projections, tout cela constitue une pensée dramaturgique et interdisciplinaire cohérente et assumée. On peut même imaginer que le spectacle gagnerait à placer le public au centre de l’espace, pour que la dispersion des sources sonores et des histoires agisse physiquement sur les spectateurs. Au terme de ce périple dans des fragments de vie et dans un élan de positivité (ou de naïveté), la pièce invite à regarder autour de soi comme un exercice pour se reconnecter au monde : « Here we are », « You were always never alone ».

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