Avec le programme Thierrée / Shechter / Perez / Pite, l’Opéra de Paris rassemble quatre chorégraphes contemporains dans une soirée qui met un coup de projecteur sur la danse contemporaine. Deux créations sont à l’affiche (Frôlons de James Thierrée et The Male Dancer d’Ivan Perez),ainsi que l’entrée fracassante au répertoire d’une œuvre du chorégraphe israélien Hofesh Shechter The Art of Not Looking Back, et la reprise de The Seasons’ Canon, la magnifique création de la chorégraphe canadienne Crystal Pite pour l’Opéra de Paris en 2016. Déjà plébiscité en 2016, le remarquable final de Crystal Pite est décidément le point d’orgue de cette soirée.

<i>The Art of Not Looking Back</i> (Hofesh Shechter) © Agathe Poupeney | Opéra national de Paris
The Art of Not Looking Back (Hofesh Shechter)
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris
Frôlons, création dans les espaces publics de l’Opéra Garnier de James Thierrée, est un intéressant préambule à la soirée. Des danseurs et des chanteurs vêtus de combinaisons or et de masques évoluent dans le Grand Escalier de l’Opéra Garnier et la Rotonde et se mêlent à la foule. Tels des lézards étranges, ils rampent au sol et s’amoncellent les uns sur les autres dans des postures à la fois contrariées et esthétisantes. Le faste des costumes et les courbures de leurs corps font écho à l’architecture de Garnier – un danseur porte même sur sa tête des lampadaires semblables à ceux du théâtre. La création de James Thierrée, plus travaillée d’un point de vue scénique que chorégraphique, est une invitation à prendre conscience des lieux, du cadre qui accueille le public et influe sur le travail des artistes.

A cette entrée en matière succède une déflagration : The Art of Not Looking Back. Créée en 2009 par l’étoile montante de la chorégraphie contemporaine Hofesh Shechter, la pièce démarre par l’annonce abrupte du chorégraphe « My Mum left me when I was two years old ». Puis une bande-son explose mêlant des hurlements de femmes au bord de la démence, un rythme percussif, tel une lame de fond, et la voix enveloppante du chorégraphe qui égrène de façon intermittente sa biographie. Neuf danseuses apparaissent sous une lumière rouge, et la violence s’exprime dans chacun de leur geste, dans la bestialité de leur mouvement, dans la nécessité de leur danse. Même l’immobilité semble menaçante, et la pièce s’achève sur une ahurissante scène vide qui s’éclaire d’un seul coup en éblouissant le public. Difficile de rester insensible.

<i>The Male Dancer</i> (Ivan Perez) © Agathe Poupeney | Opéra national de Paris
The Male Dancer (Ivan Perez)
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris

La création d’Ivan Perez, The Male Dancer, manque franchement de souffle après celle d’Hofesh Shechter. Réflexion alambiquée sur la représentation masculine dans la danse, Ivan Perez reprend des bribes de chorégraphies emblématiques du répertoire, tels que l’Après-midi d’un Faune ou le Spectre de la Rose de Nijinski, en détournant la représentation virile et puissante de l’homme pour révéler sa féminité, sa faiblesse. Dans l’Après-midi d’un Faune, c’est ainsi un homme qui danse le rôle de la nymphe charmée par le faune et ramasse suavement l’étoffe qui évoque le plaisir. La création tourne néanmoins rapidement court, est n’est décidément pas passionnante.

<i>The Seasons' Canon</i> (Crystal Pite) © Agathe Poupeney | Opéra national de Paris
The Seasons' Canon (Crystal Pite)
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris
La soirée finit heureusement en beauté avec la reprise de The Seasons’ Canon de Crystal Pite, sur la partition des Quatre Saisons de Vivaldi remontée par Max Richter. Composition pour 54 danseurs, le groupe forme ici un tout, qui se meut solidairement, collectivement. Le mouvement des corps se propage comme une vague et les danseurs semblent former une nuée, un essaim, qui traverse printemps, été, automne et hiver, s’éveille, palpite, vieillit, et meurt. Véritable chef d’œuvre de la chorégraphie collective, The Seasons’ Canon contient aussi d’émouvants pas de deux et solos, magnifiquement dansés par des artistes comme Alice Renavand, Eléonore Guérineau, ou encore l’époustouflant François Alu.