Avec Vader (Père) créé en 2014, le collectif de théâtre dansé Peeping Tom inaugure le premier volet d’une trilogie qui se poursuivra avec Moeder (Mère) et Kinderen (Enfants). Toile surréaliste qui se déroule dans l’univers clos d’une maison de retraite, Vader est un songe équivoque, entre dérision et gravité, où flotte la présence du père.

© Herman Sorgeloos
© Herman Sorgeloos

Enfermés dans le décor massif de cette résidence, danseurs et figurants déambulent dans la grand-salle de l’établissement, huis clos coupé du monde, où les solitudes se heurtent et se mettent en scène. L’isolement nous fait basculer dans l’univers intérieur des personnages. Ceux-ci dansent seuls, prennent le micro pour parler ou chanter dans leur propre langue – anglais, portugais, coréen, chinois – que les autres ne comprennent pas, se transforment pour passer du songe au cauchemar et voler d’un imaginaire à l’autre. Les personnages convoquent l’action, dans des mises en scène qui ne tournent qu’autour d’eux – acteurs, danseurs et chanteurs. Vader, scénographie du rêve, est une divagation onirique qui se construit comme un cadavre exquis où l’action s’improvise et chemine au hasard. Dès la première scène, on chavire dans un ailleurs irréel – une jeune femme entre en scène et demande à rencontrer quelqu’un. S’ensuit alors une étrange danse avec son sac à mains, dont tombe des clés. Plus tard, les clés perdues réapparaissent, incident fertile qui permet de nourrir une narration itérative.

Vader porte également une réflexion sur la place de la vieillesse dans la civilisation occidentale, et son délaissement. Cellule de réclusion, la maison de retraite n’a qu’une fenêtre très haute et inatteignable. Un fils fait brutalement entrer en scène un vieillard, son père Leo, en le traînant au sol contre son gré. Une voix issue d’un magnétophone communique froidement avec les patients et leur annonce ironiquement « il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. Nous allons commencer par la mauvaise…. », sans jamais nous laisser entendre la bonne. Les aides-soignants semblent eux-mêmes hantés de cauchemars. Eléments récurrents de mise en scène, les balais semblent chasser le souvenir, déblayent les hallucinations éveillées des personnages et écartent sans ménagement les interprètes de la scène. Pour ne pas sombrer dans l’oubli, les personnages s’époumonent au micro d’une petite scène dressée dans l’arrière-plan de la grande-salle, se contorsionnent et dansent fiévreusement. 

Avec douceur et subtilité, Vader évoque aussi en filigrane la figure du père. Loin d’une image patriarcale, l'homme a les traits d’un vieillard fragile au corps racorni. Ce père sénile, est un personnage à la fois touchant et amusant, qui retombe peu à peu en enfance, esquisse des petits pas de danse, cherche à plaire aux vieilles femmes, et étale ses états d’âmes en jouant du piano. L’air « Feelings » chanté par Leo nous transporte dans une attendrissante nostalgie.

Clair-obscur entre humour et émotion, cette nouvelle création de Peeping Tom est un délice d’intelligence aux multiples ressorts. Edifice chorégraphique malléable, Vader est également soutenu par une incroyable interprétation, avec des artistes aussi poignants sur le plan théâtral que chorégraphique.