Après Vader (Père), premier volet d’un triptyque de portraits de famille initié en 2014, la Compagnie Peeping Tom présente sa nouvelle création Moeder (Mère) dans une tournée à travers l’Europe. Fondée en 2000 par les chorégraphes Gabriela Carrizo et Franck Chartier, la compagnie Peeping Tom explore les ressorts de l’inconscient et de la mémoire, dans un art chorégraphique et théâtral bouleversant. Leurs scénographies hyper-réalistes et scrupuleusement travaillées ancrent des histoires humaines troubles, des personnages dont la surface se craquelle. C’est cette fêlure psychologique, ces palpitations émotionnelles, cette brèche ouverte sur une scène où semble flotter quelque chose d’incertain, que décortique Peeping Tom à travers une succession de tableaux d’une intensité rare – tant dans l’humour, que dans l’émotion.

© Oleg Degtiarov
© Oleg Degtiarov

Dans un décor évoquant alternativement un musée ou un hôpital, Moeder illustre les fulgurances de la mère, à travers ses angoisses, ses joies, son désespoir, sa sensualité, mais surtout son absence. Moeder s’ouvre ainsi sur la mort et les funérailles, représentées par le corps d’une vieille femme allongé dans un cercueil, entouré de ses proches et de personnel médical. Le sentiment d’abandon surgit dès ces premiers instants, qui ne se dissipera pas. Une sage-femme enceinte aux yeux exorbités et aux bras démesurément longs cherche à tâtons un nouveau-né inexistant, une femme isolée dialogue sensuellement avec une machine à café, un vieil homme parle de mort et de solitude, enfin, un couple regarde son enfant à travers la vitre d’une couveuse et se lance – de désespoir – dans l’une des plus hallucinantes et poignantes danses qu’il ait été donné de voir, en se jetant par terre avec une brutalité inouïe. La mise en scène aseptisée du musée et de l’univers médical amplifie ce manque en créant une distance supplémentaire entre les personnages.

© Herman Sorgeloos
© Herman Sorgeloos
Véritable travail sur le psychisme, Moeder remonte progressivement le fil des souvenirs et explore les fragilités des personnages – mères chargées d’angoisses et de désirs, enfants abandonnés – qui peuplent la scène. Ce cheminement à travers la mémoire et le subconscient emporte le spectateur dans une régression psychologique. Cette idée de régression existait déjà dans la précédente trilogie de Peeping Tom Le Jardin (2002) - Le Salon (2004) - Le Sous-sol (2007), où l’on se promenait dans les espaces d’une maison, depuis l’extérieur pour aller vers l’enfoui. Dans le nouveau triptyque Père (2014) – Mère (2016) – Enfants (à venir), la régression est temporelle, partant de la vieillesse du père placé dans une maison de retraite, pour remonter vers la vitalité (la mère et la naissance) et s’achever dans l’enfance.

Moeder met en scène les mécanismes mentaux à travers une construction narrative réfléchie et une scénographie astucieuse. Le déroulement de la pièce laisse notamment place aux tribulations des personnages, dont la pensée s’évade par moments. C’est ce temps mental que chorégraphie Peeping Tom, en suivant les hommes dans leur petite folie intérieure – le temps d’une danse, ou d’un monologue – avant qu’ils n’en reviennent à l’action. Mais surtout avec Moeder, la chorégraphe Gabriela Carrizo exploite le son de façon inédite, en plaçant sur scène une cabine d’enregistrement vitrée qui capte en live les sons réalisés par les interprètes. Ce dispositif sonore permet d’attirer l’attention sur certains détails et de convoquer des souvenirs sur scène, tels que l’eau, élément intimement lié à la mère, les battements de cœur, qui semblent émis par un tableau du musée, les voix des hommes et des femmes, le chant lyrique d’Eurudike de Beul, ou les vagissements d’un nouveau-né.

© Herman Sorgeloos
© Herman Sorgeloos

Dans Moeder comme dans Vader, les danseurs et acteurs sont saisissants, tant sur le plan chorégraphique que théâtral. Sans réserve, ils donnent corps à la condition humaine, représentée à travers le cortège hypertrophié de ses tropismes, de ses désirs et de ses désespoirs sans expédients.