Maxim Vengerov prend ses habitudes à la Philharmonie de Paris : pour la troisième fois en un an à peine, il était invité jeudi soir à s’y produire en concert, accompagné par le pianiste Roustem Saïtkoulov. Dans un programme varié qui mettait à l’honneur des monuments du répertoire romantique pour violon et piano (sonates de Johannes Brahms et César Franck), une œuvre rarement proposée en concert (sonate de Georges Enesco) et un assortiment de pièces virtuoses en bis, l’artiste russe a livré une véritable démonstration violonistique, malgré une deuxième partie de récital plus ordinaire.

Maxim Vengerov © B. Ealovega
Maxim Vengerov
© B. Ealovega

Ce qui fait de Vengerov l’un des violonistes les plus appréciés de sa génération, c’est la richesse de la palette sonore qu’il parvient à obtenir de son instrument, depuis la chaleur intense de sa corde grave jusqu’à la luminosité cristalline de ses aigus. Dès le Scherzo de la Sonate FAE de Brahms qui ouvre le concert, on est subjugué par le timbre unique de son Stradivarius, rehaussé par un vibrato ample et généreux, notamment dans la partie centrale de cette courte pièce. Mais plus encore que l’agilité de la main gauche du violoniste, c’est la puissance souple de son bras droit qui impressionne : Vengerov sculpte avec dextérité les contours de la ligne mélodique avec son archet, libérant la baguette quand les thèmes s’envolent ou freinant dans une lenteur pesante les crins contre la corde pour intensifier le discours musical, comme dans l’émouvant mouvement central de la Sonate n° 2 d’Enesco. S’engageant corps et âme dans cette œuvre méconnue d’un de ses modèles (en son temps, Enesco était également un violoniste de génie), Vengerov transcende alors son jeu instrumental pour se faire le chantre d’une nostalgie ancestrale venue de l’est de l’Europe.

La charge émotionnelle que le violoniste investit dans son jeu provoque des instants de ravissement dans les deux premiers mouvements de la Sonate n° 3 de Brahms, où le foisonnement de thèmes chantants lui permet d’exprimer pleinement ses qualités mélodiques. Cependant, Vengerov manifeste une telle attention au lyrisme et à la direction de son phrasé que l’exactitude rythmique lui fait parfois défaut. Il peut alors heureusement s’appuyer sur l’efficacité imperturbable de son partenaire. Dans l’ombre de Vengerov, Roustem Saïtkoulov déploie sur le piano un jeu d’une précision et d’une clarté remarquables, tout au long de la soirée, malgré un programme jonché de difficultés techniques redoutables. Discret et attentif dans le deuxième mouvement de la Sonate n° 3 de Brahms, le pianiste sait reprendre les rênes de la pulsation dès le mouvement suivant, avant d’accompagner le violoniste dans un ultime presto agitato échevelé, particulièrement spectaculaire.

Dans la Sonate de Franck, le style Vengerov perd malheureusement un peu de sa fraîcheur. Le timbre est toujours aussi chaleureux, le vibrato toujours aussi expressif, mais l’interprète tombe dans un systématisme qui ne rend pas compte de la richesse de l’œuvre. Passée la fragilité sensible des premières mesures délicatement introduites par Saïtkoulov, le violoniste retrouve bien vite un timbre confortable, uniforme, et multiplie les glissades qui, trop appuyées, déforment la finesse de la mélodie. La puissante chevauchée du deuxième mouvement pourrait tout emporter sur son passage mais le manque de solidité rythmique, à nouveau palpable, affaiblit le caractère inéluctable de la musique. Enfin, si les thèmes chantants des deux derniers mouvements sont interprétés avec cette douceur vibrante qui ne peut qu’émouvoir les amateurs de violon romantique, Vengerov ne parvient pas toujours à mettre en relief les contrastes dramatiques qui jalonnent la partition, restant dans un jeu équilibré, lisse, presque consensuel dans le dernier mouvement face à la fougue qui anime la partie de piano.

L’œuvre de Franck, grandiose et spectaculaire, produit néanmoins son effet : le public de la Philharmonie de Paris réserve naturellement une standing ovation aux deux interprètes du soir. Dans un numéro bien rodé, Vengerov et Saïtkoulov proposent successivement quatre pièces supplémentaires en guise de bis ; les spectateurs qui sont déjà venus les écouter en janvier reconnaissent alors le très sucré Caprice viennois et le bondissant Tambourin chinois de Fritz Kreisler, la douceur mélancolique d’Après un rêve de Gabriel Fauré et la virevoltante Danse hongroise n° 2 de Brahms.

Saïtkoulov a pu ainsi reprendre sa respiration dans un rôle d’accompagnateur discret après le morceau de bravoure franckiste, tandis que le violon de Vengerov, entraîné par d’ultimes traits virtuoses et de tendres mélodies admirablement dessinées, a enchanté une dernière fois le public parisien.

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