En invitant le fondateur du Beaux Arts Trio sur scène ce jeudi, l’Auditorium de Lyon a offert au public une soirée exceptionnelle, aux émotions intenses : un Concerto pour piano et orchestre n° 27 de Mozart interprété tout en douceur, encadré par Chostakovitch et Dvořák : une saisissante opposition non seulement entre tragique et réconfort, mais aussi entre les âges des interprètes. Joshua Weilerstein, jeune chef américain invité, et Menahem Pressler, légende pianistique, ont cependant beau se situer aux extrémités d’une carrière de musicien : leur énergie et leur facilité à toucher l’âme ont œuvré de concert pour s’emparer tant des musiciens de l’Orchestre National de Lyon que des auditeurs.

Joshua Weilerstein © Felix Broede
Joshua Weilerstein
© Felix Broede

Ça commence par des gifles, des pas qui s’éloignent, une promenade courtoise, un ensorcelant solo de violon, puis le tocsin qui sonne pour Ophélie : l’orchestre reconstitue ses dernières secondes, on entend le sang battre dans ses veines, de plus en plus faiblement : la Suite de concert de la musique de film de Hamlet (op. 116) s’achève enfin sur des dissonances de seconde, dysphonie dramatique qui, dans la scène de l’empoisonnement, accompagne l’hécatombe finale. L’Auditorium nous a avertis dès l’ouverture de saison : 2015-2016 sera shakespearienne ou ne sera pas.

Weilerstein livre avec une impressionnante maturité également sa vision de la Septième de Dvořák. Une tension corporelle sans pression, un dynamisme puissant et des gestes clairs font ressortir le nerf de la Symphonie en ré mineur op. 70. Les attaques des cordes sont plus précises ici que dans Chostakovitch, le ton est déchirant : ce chef a l’âme romantique, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Les cuivres sont en fête dans l’œuvre, mais l’inquiétude initiale des cordes, lancinante, reste intacte. Des éclairages sacrés par moments, un magnifique début du Poco adagio, un Scherzo très slave et un finale dans lequel on se demande de seconde en seconde comment Weilerstein pourra encore trouver le surplus d’énergie demandé par les ultimes mesures, mais il y parvient, un vrai tour de force, révélant le charisme et l’expérience déjà présents chez ce chef de moins de trente ans.

Menahem Pressler © Alain Barker
Menahem Pressler
© Alain Barker
Avec Mozart, la stupéfaction. Ou plutôt le miracle vivant. Entre sur scène le soliste de la soirée. Appuyé sur sa béquille, tenu fermement au bras par un accompagnateur, suivi du chef, Menahem Pressler est guilleret, mais on ne croit pas qu’il pourra jouer, on ne peut pas, quelle que soit la réputation de ces grands instrumentistes qui, ayant atteint un âge vénérable, transcendent leur condition physique et bluffent encore l’auditoire. Installé enfin sur deux grands coussins, le nonagénaire est prêt, mais Mozart lui laisse encore quelques mesures pour prendre le pouls de la salle, de l’orchestre – ou plutôt, c’est l’inverse : du temps pour que le public s’habitue à ce qu’il croit strictement invraisemblable. Et puis il joue. Le piano est carré dans le premier mouvement, mais perlant, se livrant progressivement. Pressler savoure : différent des solistes qui se suffisent à eux-mêmes, cet homme incarne le partage, ayant la tête constamment tournée vers l’orchestre, vers la petite harmonie qui lui donne la réplique. Et il faut le dire : le Concerto n° 27 en si bémol majeur, c’est une grande histoire entre le basson et le piano. Coquettes et claires, les cadences se font avec fierté, avec des retards subtils.

Mais l’un des plus grands moments de musique que j’ai jamais vécus est le Larghetto. C’est le piano qui attaque, mais ce n’est pas le bon mot pour le dire. Le thème, vu sous un angle différent à chaque fois, est d’un immense amour : c’est Mozart joué alors qu’un enfant dort à côté. À la troisième reprise, c’est grand-mère qui nous raconte sa jeunesse, lourde de privations, mais pleine de délices. Quand ces doigts d’araignée caressent les touches, accompagnés par les premiers violons et la flûte, c’est le câlin chaud d’un amour universel ; un frisson me parcourt.

Le troisième mouvement, enchaîné, allégresse, modulations en finesse, le soliste tourne lui-même les pages de sa partition jaunie (de quand peut-elle dater ?). Le dernier concerto de Mozart, une expérience intime qui se prolonge dans le bis romantique, où les circonvolutions de la main droite, les yeux fermés, sont les caresses de l’amant sur la nuque d’une jeune femme.

On se lève d’un rêve éveillé en applaudissant debout l’un des plus grands interprètes de ces cent dernières années, quelqu’un qui a mûri conjointement la compréhension de la musique et celle de l’être humain : il n’est de miracle que de vieux saints.