Arc of life – le programme du nouveau disque de Yo-Yo Ma avec Kathryn Stott, présenté ce vendredi à l’Auditorium de Lyon, est l’une de ces gageures d’interprète. Que trouve-t-on encore à dire de nouveau dans des morceaux aussi connus que l’Ave Maria de Gounod ou celui de Schubert ? Si l’ambition de cet album, celle de refléter la vie dans tout ce qu’elle a à offrir, peut ressembler de prime abord à une simple vulgarisation de grands tubes du classique, l’interprétation qu’en proposent les deux musiciens et complices de longue date est cependant à la fois plus fine et plus profonde. Célébrant grâce à cette sélection leur collaboration, vieille de trente ans en 2017, le violoncelliste et son accompagnatrice renouvellent et réveillent décidément notre écoute.

Yo-Yo Ma © Jason Bell
Yo-Yo Ma
© Jason Bell

On a coutume de dire que le violoncelle est l’instrument le plus proche de la voix humaine. Cependant, bien au-delà du mimétisme, c’est au contraire Yo-Yo Ma qui donne une leçon d’humilité aux chanteurs. Alors que Kathryn Stott prélude Bach, en une limpide légèreté, le violoncelle s’accorde la liberté du rubato dans cette imploration inaugurale de la vierge : son Ave Maria est très oral, campe un croyant dans toute sa fragilité, son empressement, et sans l’épanchement lyrique habituel de cette pièce. Le lien au chant s’établit dans d’autres morceaux de cette ouverture, l’équivalent germanique de Gounod : le Chant d’Ellen a, lui aussi, les inflexions spirituelles, l’humilité et non la parade, la pureté virginale et non la beauté conquérante. « Lorsqu’au soleil couchant les rivières sont roses… » : le « Beau Soir » de Debussy sur les vers de Paul Bourget possède sous les doigts de Kathryn Stott la mélancolie délicate et, grâce aux cordes de Yo-Yo Ma, la finesse poétique.

Plus passionnels, « Était-ce un rêve » de Jean Sibelius – encore un morceau originellement vocal – et le Tango Jalousie du Danois Jacob Gade. Kathryn Stott libère ici son expressivité et son expérience du répertoire sud-américain : la descente du clavier à la main droite, l’exagération volontaire des attaques, quelle race, ce tango, quelle coquette séduction et quel humour : involontairement, on est nombreux à rire une seconde après la fin du morceau, qui claque avec une pointe d’ironie et d’amusement.

Kathryn Stott © Nikolaj Lund
Kathryn Stott
© Nikolaj Lund
La Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur de Chostakovitch offre des moments très féériques par l’expressivité du duo, alors que Yo-Yo Ma ne transige jamais sur le son : il se doit d’être beau, même quand il campe la sorcière, qui regarde dans son gros chaudron avec ses glissandi magiques, alors que le piano monte les escaliers vers le grenier d’une maison abandonnée et hantée dans cet Allegro non troppo, qui en dépit de son calme initial révèle bien du suspense. Valse enjouée rappelant le Carnaval des Animaux dans le deuxième mouvement, superbement articulée, voix d’Outre-tombe du Largo ou vibration dans les graves intenses, souples, puis balade d’un petit poucet allègre dans l’Allegro, où violoncelle et piano alternent leur solos : cette sonate est une fine narratrice.

On en sait gré à Yo-Yo Ma et à Kathryn Stott de nous avoir fait connaître une composition récente de Giovanni Sollima, le troisième thème d’Il Bell’Antonio (issu de la bande-son d’un remake télévisé en 2005 par Maurizio Zaccaro du classique de Mauro Bolognini). Dans une esthétique minimaliste et répétitive, le piano fait pulser son octave, bientôt quittée pour d’autres intervalles, avec, toujours, la fondamentale comme base. Le violoncelle s’en détache, se distingue, rejoint à nouveau le piano à la tierce, puis à l’unisson, le quitte. Quelles images montrerait ce téléfilm, que le public ne connaît pas ? J’y vois un train, qui parcourt la campagne déserte, un jour de ciel gris et de gouttes de pluie, qui battent les vitres ; une sirène se lève d’on-ne-sait-où. Le protagoniste est seul, il y a un deuil, et il y a de l’amour teinté d’amertume.

La Sonate pour violon et piano en la majeur (FWV 8) de César Franck, dans sa transcription par Jules Delsart clôt un parcours riche et homogène : mystérieuse, elle s’adosse à la pièce de Sollima, joueuse, avec ses canons intérieurs, elle n’est non moins élégante.

Quels chambristes et amis intimes, Yo-Yo Ma, le magicien des cordes, et Kathryn Stott, maîtresse des marteaux : même physiquement, ils sont si proches l’un de l’autre que parfois le bras du violoncelliste frôle l’épaule de la pianiste, vers laquelle il se penche toujours en jouant ; un jeu à deux, on pourrait presque les laisser seuls, là, sur scène, et pourtant c’est un partage des plus généreux. Yo-Yo Ma adresse au public mainte blague complice, et offre trois bis à la foule lyonnaise, qui l’applaudit debout et crie même son enthousiasme, comme elle le ferait pour une vedette de rock. Valse, jazz et puis, bien sûr, le Cygne de Saint-Saëns, « et après, c’est dodo ! », fait comprendre le soliste par un geste seul. Il vole, et il chante, encore.

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