Tout est bien qui finit bien. Coiffés de diadèmes lumineux, Cendrillon et son prince viennent d’être ovationnés sous une pluie de confettis, le rideau est tombé sur la scène de l’Auditorium de Dijon et l’on se dit qu’avec cette nouvelle production de La Cenerentola, on a fait le plein de bonne humeur pour un bon moment.

Le mérite revient d’abord à la mise en scène de Mirabelle Ordinaire, qui trouve un juste équilibre entre clarté et inventivité. L’opéra de Rossini n’est pourtant pas des plus évidents : son premier acte très long nous transbahute parfois d’un lieu à un autre en quelques secondes seulement, et son livret évacue la magie du conte de Perrault pour adopter un ton plus tragicomique qu’exclusivement bouffe… Exit les souris qui causent et marraine la bonne fée, place à Alidoro, philosophe-précepteur sérieux qui a parfois amené des metteurs en scène à plomber inutilement le propos.
Ce n’est pas le cas ici, car Mirabelle Ordinaire a eu l’heureuse idée de réinsuffler un peu de magie dans cette trame : dans un astucieux décor unique, tantôt morne demeure du baron de Montefiascone, tantôt palais princier ouvert sur un ciel bleu, les escaliers tournent, les miroirs pivotent, les personnages s’incrustent ou s’éclipsent en un clin d’œil, les costumes atemporels s’échangent en un tournemain ; et Alidoro, de son bâton-baguette magique, accélère ou arrête le temps, tire habilement les ficelles d’une intrigue dont on savoure les méandres sans jamais s’y perdre.

On apprécie également les nombreuses trouvailles d’une mise en scène qui joue toujours intelligemment avec le rythme élastique et les dynamiques changeantes de la partition : la chorégraphie des assiettes ou celle des bouteilles, les clins d’œil à la citrouille du conte original, le jeu chaplinesque des seconds rôles à l’arrière-plan (avec l’écharpe du prince), la façon dont les acrobates participent à l’orage… Tous ces éléments rendent l’œuvre de Rossini plus savoureuse encore. Et s’il y en a parfois un peu trop (les chorégraphies des acrobates, ponctuellement envahissantes ou peu visibles depuis le parterre quand elles ont lieu derrière les miroirs), on ne s’en plaindra pas car cela ne gâche jamais le spectacle.
Signe d’une production réussie, l’ensemble de la distribution semble s’éclater comme une troupe de théâtre animée d’une seule et même énergie : en Don Magnifico, Vincenzo Taormina propose un one-man-show irrésistible dans son air de l’acte II (« Sia qualunque delle figlie ») et montre une solide maîtrise du sillabato rossiniano avec son débit de mitraillette – et tant pis si l’intonation pourrait être plus précise. Avec ses mimiques inimitables, Mikhail Timoshenko (Dandini) est hilarant dans son rôle de valet qui prend plaisir à se travestir en prince, et le duo de pimbêches constitué de Fanny Soyer (Clorinda) et Axelle Saint-Cirel (Tisbe) offre de grands moments jubilatoires.

Valerio Morelli est cantonné à un personnage plus statique avec Alidoro, mais cela ne l’empêche pas de se mettre en évidence dans son air de l’acte I (« Là del ciel nell’arcano profondo »), interprété avec un phrasé souple et un vibrato tendre. Krzysztof Lachman est un ténor un peu frêle, mais cela contribue à rendre son prince Ramiro attachant, et il se sort vaillamment des difficultés de la partition. Quant au rôle-titre, Marine Chagnon s’en empare crescendo, à l’image de la progression du personnage : d’abord sur la réserve dans le registre grave, sa voix ne tarde pas à s’épanouir, à gagner en projection, en corps et en couleurs, jusqu’au bouquet final de son grand rondo conclusif. Une belle Cendrillon est née ; vivement la suite du conte de fées.
Le Chœur de l’Opéra de Dijon fait valoir une énergie admirable, de même que l’Orchestre Dijon Bourgogne, homogène, vif et précis dans la fosse. En ce soir de première, les volumes auraient pu être mieux équilibrés par la cheffe Nil Venditti et le premier grand ensemble (« Cenerentola vien qua ») a frôlé la sortie de route, mais l’exigeante mécanique de la partition vaut bien ce genre de risque ; ce soir, le carrosse rossinien ne s’est pas transformé en citrouille.
Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'Opéra de Dijon.






















