Que dire de neuf sur cette production de La Flûte enchantée créée par Barrie Kosky en 2012 au Komische Oper de Berlin, et qui peut certainement prétendre au titre de la production d’opéra la plus reprise depuis au moins ces vingt dernières années ? Bien des choses en somme, tant ce spectacle révèle une nouvelle fois, pour cette reprise à l’Opéra de Lille, tout son génie en faisant le pari principal d’un travail cinématographique d’incrustation, mais au théâtre.

La scène figure un cabaret berlinois où, une fois son habituel rideau rouge levé, celui-ci fait place à un écran pour lequel la compagnie 1927 Studios (Paul Barritt et Suzanne Andrade) a conçu un film d’animation illustrant l’opéra de Mozart, dans une esthétique qui emprunte essentiellement à l’expressionnisme allemand des années 30, à cet âge d’or du cartoon et même au Pop art. Le procédé est d’une efficacité redoutable tant ce conte initiatique se prête à merveille à une telle déréalisation.
Dès lors, les chanteurs viennent se placer devant l’écran, évoluant ainsi dans les scènes animées. Cela suppose un jeu non naturaliste qui reprend donc les codes du cinéma muet fait de réactions exagérées, de mouvements très formalistes et de nombreux jeux de lumière stylisés. Se créent des scènes désopilantes comme la course-poursuite sur les toits d’une ville où Pamina et Papageno s’échappent des geôles de Monostatos et de ses sbires. Le glockenspiel de l’oiseleur les transformera en danseuses du Moulin Rouge !
Autre idée géniale : abandonner les habituels récitatifs pour les remplacer par des surtitres qui jouent le rôle des cartons du cinéma muet, ici accompagnés essentiellement des Fantaisies pour piano : on reste chez Mozart ! Quelle émotion de voir Papageno esseulé au début de l’opéra sur le lento de la Fantaisie n° 3 en ré mineur, qui plus est interprétée sur ce pianoforte aux sonorités presque gothiques : c’est du niveau d’expressivité d’un Chaplin dans The Kid.
Le propos prend un tour politique en révélant l’univers de Sarastro, proche du Metropolis de Fritz Lang, où le tyran éclairé se fait ici le parangon dix-neuviémiste d’un capitalisme naissant et déjà tout-puissant, avec des animaux-machines – petits singes, canard, oiseaux… – à son service. L’ambiguïté entre les valeurs franc-maçonnes prônées dans le livret et leurs suites de domination capitaliste apparait ainsi au grand jour. Quand Pamina, blanche comme neige, se retrouve entourée d’une foule d’hommes en redingotes et chapeaux hauts de forme pour être transformée en l’une des leurs, le malaise grandit en éclaircissant le propos.
Tous les chanteurs se glissent avec panache et dextérité dans ce dispositif où trois belles idées de figures prolongent les références cinématographiques : le Papageno-Buster Keaton de Jarrett Ott vocalement sur des charbons ardents et toujours impeccable de ligne vocale ; l’espiègle autant que terrifiant Monostatos-Dracula d’Elmar Gilbertsson ; et la Pamina-Louise Brooks de Natascha Te Rupe Wilson, à la voix claire et délicate comme les clochettes de Papageno.
Le vaillant Tamino de Mingjie Lei, digne héritier des ténors alla Fritz Wunderlich, sait projeter au besoin une voix de ténor léger charmante quoique parfois un brin acide. On relève aussi l’impayable et corrosif trio des Dames des Années folles (Julie Goussot, Polly Leech et Alexandra Urquiola), cigarettes au bec, aux tessitures parfaitement complémentaires. La Reine de la nuit de Regina Koncz est parfaite vocalement et emporte l’adhésion publique, et pourtant cette perfection dans son fameux air nous laissera sans émotion.
Elle partage avec le chef Riccardo Bisatti à la tête de l’Orchestre National de Lille cette sensation de construire une partition à ce point maitrisée et stabilisée que l’émotion est mise à distance. Cela apporte certes une grande stabilité à l’édifice musical, mais cette volonté chez ce chef de prendre à ce point cette musique au sérieux fait que l’œuvre devient par moments un opera seria. Toujours sûr de ses choix, il avance parfois aux dépens des voix qui marqueront des décalages.
Les derniers accords sonneront comme un finale de symphonie de Beethoven là où dès l’ouverture, on lui reprocherait presque de s’écouter trop diriger en maintenant des silences particulièrement longs sans être absolument sentis. Et l’on se dit que la fosse aurait pu être un peu plus contaminée par une soirée aussi festive, fascinante et ludique, où le plaisir du jeu était si présent sur scène.
Le séjour de Romain a été pris en charge par l'Opéra de Lille.


