Sous des applaudissements d'une ferveur contagieuse, Klaus Mäkelä et Nobuyuki Tsujii repartent bras dessus-bras dessous, comme Doublepatte et Patachon au temps du cinéma muet. Le chef guidant le pianiste sur la scène de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, pour le premier des deux concerts qu'ils y donnent cette saison. Hier, face à un public dans lequel s'était glissée une délégation de trente mécènes de l'Orchestre de Chicago, ils ont joué « La Truite » de Schubert, avec des membres de l'Orchestre de Paris qui n'avaient pas prévu qu'ils allaient rendre hommage au flûtiste Michel Debost, mort le 2 mai 2026 à l'âge de 92 ans. Leur ancien flûte solo avait été l'initiateur avec Daniel Barenboim, voici cinquante ans déjà, des fameux concerts de musique de chambre donnés par la formation parisienne.

Ce soir, le pianiste japonais a joué le Concerto de Grieg, un peu délaissé de nos jours et moins collé comme une ombre affadie à celui de Robert Schumann. Il a eu de grands défenseurs, Dinu Lipatti, Geza Anda, Leif Ove Andsnes, Nelson Freire, Claudio Arrau aussi qui en disait « il sent la morue », formule qui dit bien combien son compositeur y chantait sa Norvège. Nobuyuki Tsujii les rejoint, qui vient d'en donner une interprétation qui vous décolle de votre siège dès l'entame du concerto, ces fameuses octaves héroïques et fougueuses qui ouvrent grand les fenêtres pour un orchestre qui entre d'abord gentiment et aura vite fait le loisir de déployer un lyrisme aussi ravageur qu'il chantera de doux passages effusifs.
Une fois encore, Mäkelä utilise trop de cordes, mais les vents se font quand même entendre car le chef finlandais a le génie des équilibres. Et si le quatuor de l'Orchestre de Paris est de plus en plus somptueux, cela agrandit les perspectives d'une musique qui ne le demande sans doute pas. Cela étant dit, la direction est magnifique, d'une attention et d'une précision exemplaires, d'un engagement et d'une présence qui ne sentent jamais... l'accompagnement justement. Bien qu'opposés rituellement (c'est un concerto), le pianiste et l'orchestre sont soudés et l'autorité naturelle, la façon dont Tsujii « parle » depuis son clavier, sa sonorité dense et claire, ses lignes de chant bouleversantes d'évidente simplicité font qu'il irrigue la formation derrière lui du caractère souverain et innocent de son jeu.
Sa cadence tient en haleine et le caractère orchestral, puissant de son jeu épate. Son mouvement lent est à pleurer et le finale est une libération tellement joyeuse ! Elle se prolonge dans le premier bis, Jour de noces à Troldhaugen de Grieg, dans lequel le pianiste fait passer l'ivresse et la joie du printemps viking. Le second bis sera le Clair de lune de Debussy plutôt joué « en fin d'après-midi » tant il est direct et coloré. Triomphe.
La première des symphonies de Mahler aura occupé longtemps le compositeur. Mal reçue, mal aimée, remaniée, elle sera enfin « bouclée » en 1903, quinze ans après sa création. Aujourd'hui encore, elle n'est sans doute pas aussi prisée que celles qui l'ont suivie. Mäkelä ? On lui doit une Cinquième et une Neuvième qui ont marqué la vie musicale, interprétations idéales. Ce soir encore, il va conjuguer l'énergie, la testostérone de Georg Solti et l'inexprimable élévation du dernier Karajan en concert. On est là dans la salle et l'on reçoit la musique comme si l'on était soi-même impliqué dans sa réalisation. Tout va de soi, depuis ce premier mouvement si difficile, nature qui s'éveille sur fond de chant du coucou, qui d'un coup s'éclaire quand les cors entrent, si difficile mouvement qu'on préfère oublier les chefs qui s'y sont enlisés. Avec Mäkelä, tout s’enchaîne de façon organique et l'on visite avec l'orchestre cet univers enchanté et inquiétant.
Et ce deuxième mouvement ! Le chef finlandais a le sabot lourd dans le ländler mais le rebond est svelte. Il réussit le prodige d'aller au fond du temps et d'y trouver l'élasticité, l'énergie cinétique qui le propulsent vers la mesure suivante. C'est un rythmicien hors pair qui est également transparent à tous les accidents harmoniques, toutes les inflexions qui font vivre la musique. Une pulsation irrésistible rend possible un rubato orchestral fabuleux, permet de faire oublier la barre de mesure dans la marche funèbre si grinçante du troisième mouvement et dans l’héroïsme, le tragique, les fulgurances et les retours en arrière du dernier mouvement, jusqu'à ce retournement optimiste de la toute fin qui soulève la salle d'une ovation libératrice.


















