Œuvre noire, mystérieuse entre toutes, Macbeth de Verdi ne se laisse pas enfermer dans une explication rationnelle. C’est précisément ce mystère que Stefano Poda choisit de préserver dans la nouvelle production présentée en ouverture de saison à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège. À rebours de tant de mises en scène contemporaines qui cherchent à imposer une lecture, il préfère poser des questions et laisser ouvertes les interprétations. Pourquoi Macbeth et Lady Macbeth s’engagent-ils dans cette marche implacable vers le meurtre et la folie ? Lorsqu’ils chantent leur soif de « vengeance », de qui, de quoi veulent-ils donc se venger ? Est-ce de ceux qui les empêchent de réaliser une prophétie ? Mais « réalise »-t-on une prophétie ? N’attend-on pas plutôt qu’elle se réalise d’elle-même ?

Poda ne tranche pas. Il fait se succéder des tableaux d’une grande limpidité visuelle, mais constamment nimbés de mystère. Les hommes nus qui, lors de la scène de somnambulisme, semblent progressivement ensevelir Lady Macbeth sont-ils les incarnations de ses cauchemars, de ses obsessions, de sa culpabilité ? Que signifie le carnage qui clôt le deuxième acte, lorsque les personnages présents sur scène semblent s’entretuer ? Sont-ils les courtisans invités au banquet ou les émanations fantomatiques de l’esprit détraqué du couple ?
Peu importe finalement : ce qui demeure est l’extrême noirceur du spectacle, en harmonie parfaite avec le côté grinçant de la musique. L’apparition des sorcières, aux premier et troisième actes, est véritablement effrayante. Leur gestuelle, comme celle des esprits, semble participer tout à la fois du rituel vaudou, du cérémonial satanique, voire, par instants… du haka maori ! Les immenses troncs rouges qui figurent les arbres de la forêt de Birnam deviennent, au dernier acte, les pieux qui transperceront Macbeth – une image qui peut évoquer, selon la sensibilité de chacun, les lances de La Bataille de San Romano de Paolo Uccello ou l’enchevêtrement des fils rouges tendus par la plasticienne Chiharu Shiota dans ses expositions ; l’immense cercle du sol, point de jonction entre le monde réel et les puissances occultes, matrice d’où surgissent sorcières, esprits, cauchemars et pulsions meurtrières, s’oppose aux formes cubiques descendant des cintres, représentant le monde humain et le carcan des lois imposées par le couple tyrannique : le symbolisme de Poda sait se montrer aussi clair qu’efficace.

À la tête de l’orchestre de l'institution, Giampaolo Bisanti dirige amoureusement une partition dont il restitue admirablement toutes les facettes. Le lyrisme fervent du motif du somnambulisme, l’inquiétante étrangeté du monde surnaturel, les atmosphères nocturnes pleines de tension : tout est minutieusement et superbement caractérisé. Et lorsque retentit l’annonce du meurtre de Duncan, le tsunami sonore qui déferle dans la salle cloue les spectateurs à leur fauteuil, sans jamais basculer dans la vulgarité. Un sans-faute !
La distribution vocale est elle aussi de très haut niveau. Au sein d’une solide équipe de seconds rôles, Matteo Desole séduit par le lyrisme généreux de son Macduff. Gianluca Buratto compose un Banco au timbre profond et à la ligne de chant constamment soignée, particulièrement dans un « Come dal ciel precipita » très applaudi.

Ewa Płonka remporte un franc succès en Lady Macbeth. Son grave, solidement assis, rappelle qu’elle a déjà abordé des emplois de mezzo-soprano (Azucena, Vénus…), sans que cela empêche de beaux aigus de se déployer pleinement, jusqu’au ré bémol qui couronne le somnambulisme. Si certains sons « tubés » manquent parfois de séduction, la maîtrise technique et l’engagement vocal et scénique de l’artiste sont incontestables.
La prestation de Luca Micheletti, enfin, remporte tous les suffrages. Familier du rôle, qu’il chantait encore la saison dernière à Turin sous la direction de Riccardo Muti, il compose un Macbeth fascinant. Les dimensions de la salle liégeoise permettent d’en goûter toutes les nuances, vocales comme théâtrales. Acteur de théâtre – il a récemment incarné Alceste du Misanthrope sur les scènes italiennes –, Micheletti possède une présence exceptionnelle et une attention constante au texte. La lettre adressée à Lady Macbeth (« Nel dì della vittoria »), ici récitée par Macbeth lui-même, aura rarement bénéficié d’une déclamation à ce point habitée !

Vocalement, Micheletti rend avec une remarquable justesse les deux visages du personnage, sa brutalité sanguinaire comme ses faiblesses et ses remords. Son « Pietà, rispetto, amore », au dernier acte, bouleverse et lui vaut une longue ovation, à l’image de celles adressées à l’ensemble des artistes au rideau final : voilà qui laisse bien augurer d’une saison lyrique liégeoise particulièrement prometteuse…
Le voyage de Stéphane a été pris en charge par Opéra Royal de Wallonie-Liège.
























