À la conférence de presse donnée le soir de la première de Madame Butterfly à l’occasion de la sortie du livre consacré à ses huit ans passés à la tête du Grand Théâtre de Genève, le directeur Aviel Kahn annonçait que cette nouvelle production pouvait être vue autant comme classique que moderne, en proposant de se placer du point de vue de l’enfant muet et orphelin de l’opéra, devenu adulte, et qui se remémore l’histoire tragique de sa mère. Celui-ci arrive sur scène avant les premières notes avec sa valise, et erre ensuite au milieu de l’action, en quête de sens, d’histoire et d’identité.

<i>Madame Butterfly</i> à Genève &copy; Carole Parodi
Madame Butterfly à Genève
© Carole Parodi

Quant au rapport entre classique et moderne, passé cet agrément fictionnel, on restera tout du long avec l'impression d'être plutôt face à une mise en scène assez classique, même si celle-ci se donne des formes avant-gardistes – par l’utilisation de vidéos et une scénographie signée Wolfgang Menardi qui s'appuie sur une maison japonaise modulable à l’infini, grâce à un grand bloc architecturé contemporain fait de baies vitrées coulissantes.

pbl
pbl

Ce pourrait aussi être le lieu d’exposition d’une vie fragmentée par une bombe : peut-être celle qui fait éclater l’enfant-marionnette au début du spectacle, ou la bombe A lancée par les Américains sur Nagasaki, puisque les costumes dénotent aussi cette époque-là. Un espace où sont exposés sur des présentoirs de musée autant d’objets métonymiques de la personnalité de Cio-Cio-San et de son évolution, dont deux hérons blancs, un flacon de parfum, un éventail noir, remplacés notamment par une bouteille de Coca-Cola au moment de l’attente infini du retour de Pinkerton...

Le travail de la metteuse en scène tchèque Barbora Horáková se conjugue entre d’une part une direction d’acteur précise et efficace, fidèle en tous points au développement connu et habituel de l’histoire, et d’autre part, tout autour, en arc de cercle, des écrans vidéo posés là comme après un déménagement, tableaux d’une vie éclatée en mille morceaux, écho aux objets disséminés. Les vidéos de Diana Markossian en noir et blanc et souvent ralenties, tournées pour certaines au Japon, représentent des mains, des bras, la mer, un enfant. Elles viennent souvent sensualiser ou métaphoriser le propos. Pourtant, les deux langages mis face à face ne fusionnent visuellement que rarement. C’est à la fois beau et difficilement lisible, efficace et laborieux.

<i>Madame Butterfly</i> à Genève &copy; Carole Parodi
Madame Butterfly à Genève
© Carole Parodi

Trois séquences seront cependant particulièrement éloquentes et émouvantes : c’est d’abord la première apparition de Madame Butterfly où, dans un mouvement de rotation de toute la maison, le papillon apparait comme un chef-d’œuvre de joaillerie dans un conte de fées, alors que les clochettes de l’Orchestre de la Suisse Romande tintinnabulent avec magie ; puis c’est le duo final de l’acte I entre Pinkerton et Butterfly, dans un souffle quasi épique qui se termine en véritable explosion vocale finale ; enfin c’est le chœur à bouche fermée, où l’on voit un double de Butterfly s’effeuiller kimono après kimono pendant tout l’air, vers une nudité japonisante qui n’est que pudeur – mais pourquoi faire suivre cette si belle séquence d’une chorégraphie à ce point bavarde ? C’est un même épuisement chorégraphique que l’on observe avec les masques japonais avant l’arrivée de Butterfly.  

pbl
pbl

Et l’on se rend compte que c’est surtout le travail musical du chef Antonino Fogliani qui, comme pour un précédent Turandot en 2022, nous captive par le soin infini apporté aux détails dans l’œuvre de Puccini. Les percussions d’abord, cela a été dit, mais aussi cette capacité à dialectiser grand lyrisme et déférence dans la partition. Il saura être héroïque lors de la présentation de l’enfant à l’acte II et trouver les tempos d’une valse lente digne de Sibelius, délicieux mais déjà sombre et mélancolique, dans le duo des fleurs entre Cio-Cio-San et Suzuki.

<i>Madame Butterfly</i> à Genève &copy; Carole Parodi
Madame Butterfly à Genève
© Carole Parodi

Corinne Winters (Cio-Cio-San) et Stephen Costello (Pinkerton) partagent étonnamment deux timbres qui ne sont pas les plus séduisants qui soient, mais qui marquent par leur vaillance et une certaine tranquillité dans l’émission. On notera chez elle un manque de mordant et de percutant : ce n’est qu’à sa mort que l’on se sentira touché par une voix qui aura enfin réussi à casser un plafond de verre émotionnel et vocal jusque-là toujours présent. Quant à lui, si sa tranquillité l’amène à se sentir à l’aise dans les phrasés pucciniens (parfois aux limites du décalage), on regrettera que son registre le plus aigu sorte souvent pincé. C’est le Sharpless d’Andrey Zhilikhovsky qui apportera les qualités rondes, chaleureuses et séduisantes d’une voix tout à fait italienne dans l’esprit, qui séduit à chacune de ses interventions.


Le déplacement de Romain a été pris en charge par le Grand Théâtre de Genève.

***11