Riccardo Muti et le Chicago Symphony Orchestra dans la Symphonie nº 9 de Dvořák, c’est à coup sûr un carton plein en terme de fréquentation pour la Philharmonie de Paris. Dans une salle comble, le public fera un triomphe aux artistes qui sont actuellement en tournée européenne avec leur directeur musical.

Riccardo Muti dirige le Chicago Symphony Orchestra à la Philharmonie © Eileen Chambers / Chicago Symphony Orchestra
Riccardo Muti dirige le Chicago Symphony Orchestra à la Philharmonie
© Eileen Chambers / Chicago Symphony Orchestra

La Symphonie « du Nouveau Monde », en référence à la création américaine de l’œuvre en 1893, est idéale en programme de tournée : connue du public et des musiciens, elle met aisément en avant l’orchestre, en particulier les cuivres. Cela tombe bien, ceux de Chicago sont de réputation mondiale. Ils ne décevront pas ce soir-là, bien au contraire : au-delà de la puissance sonore hallucinante, les trompettes sont d’une brillance et d’un panache à couper le souffle. Trombones et tuba sont effusifs, impressionnants tant dans la mise en place que dans leur robustesse. Les cors pétaradants ne sont pas en reste, d’une extraordinaire précision collective dans les attaques. Ces cuivres étincelants jouent tous avec une délectation communicative le célébrissime dernier mouvement que la grande salle Pierre Boulez n’a aucun mal à encaisser.

Les autres mouvements de la symphonie laissent apprécier toute la grandeur du reste des pupitres du Chicago Symphony Orchestra. Les cordes, nombreuses, sont d’une rare homogénéité. Longueur d’archet, justesse, fin de phrases : rien ne dépasse ! Les chefs de pupitres tiennent solidement la barque et leur jeu de regards témoigne d’une belle complicité, assurant des relais efficaces entre Muti et leurs troupes. Dans les vents, on retrouve les sonorités typées des bois américains. Le cor anglais, Scott Hostetler, est impeccable dans son solo fleuve du deuxième mouvement, avec un son clair mais sensuel. La flûte très timbrée et vibrée de Stefán Ragnar Hökuldsson fait aussi merveille, notamment dans le premier mouvement, tout comme la clarinette limpide de Stephen Williamson.

Muti dirige avec une classe naturelle dans un souci du détail louable. Ses tempos sonnent toujours extrêmement juste, quoique relevant parfois d’un classicisme consensuel qui confine à l'ennui. Si le maestro assure la continuité des phrasés et impose une vision grandiloquente de la symphonie, on peut être déçu, surtout dans le dernier mouvement, par une tendance un peu systématique à laisser la musique déferler au détriment des nuances et du relief. Son geste à tendance monolithique entretient un plan sonore où tout sonne lisse et fort tout le temps.

On regrette aussi ce manque de diversité dans la méconnue Symphonie « Mathis le peintre » de Hindemith. Là encore, si Muti fait preuve d’une connaissance parfaite du texte et d’une direction sûre et droite, celle-ci se transforme parfois en une rigidité dérangeante. La musique avance, imperturbable et obsédante, vers un destin inarrêtable mais c'est au détriment d'une variété des nuances – tout est toujours très fort. Il manque à cette mécanique certes très bien huilée mais décidément trop froide un quelconque raffinement.

Le Chicago Symphony Orchestra dans la grande salle Pierre Boulez © Eileen Chambers / Chicago Symphony Orchestra
Le Chicago Symphony Orchestra dans la grande salle Pierre Boulez
© Eileen Chambers / Chicago Symphony Orchestra

Donnée en début de concert, l’ouverture du Vaisseau fantôme de Wagner a quant à elle donné lieu à une interprétation époustouflante. Un flot sonore submerge dès les premières notes la Philharmonie. Quel coup d’éclat ! Des basses profondes et épaisses aux cuivres brillantissimes en passant par des bois flamboyants et métalliques, l’orchestre rugit tout entier. Muti, en bon capitaine de bateau, impulse une ligne continue à la vague wagnérienne et inspire le meilleur aux musiciens dans une interprétation solennelle et vigoureuse.

La tournée est l’occasion pour les orchestres de montrer leurs qualités, leurs atouts et spécificités. Le public parisien a pu entendre un Chicago Symphony Orchestra rutilant et magistral à tous points de vue, même si la réussite musicale de la soirée n’aura pas résidé tant dans la finesse que dans la démonstration de virtuosité collective. Mais comment ne pas y succomber en entendant le bis, l’« Intermezzo » de l'opéra Fedora de Giordano, légèrement sucré mais tellement irrésistible !

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