À peine Nikolaï Lugansky s'est-il assis devant le piano pour la seconde partie de son récital que de fortes paroles tombent du premier balcon. Le Théâtre des Champs-Élysées est si plein que des bustes surgissent du paradis pour voir la scène depuis ces places aveugles. Un instant, on craint un scandale, l'ambassade d'Ukraine ayant envoyé un oukase pour que le TCE annule les concerts des artistes russes invités cette saison, dont les pianistes Nikolaï Lugansky, Grigory Sokolov et Alexandra Dovgan nommément cités. Le premier vit à Moscou, enseigne au Conservatoire Tchaïkovski, joue en Russie et dans le monde entier, mais se tait. Le deuxième a quitté son pays voici trente-cinq ans, ne parle jamais à la presse et a donné un récital à Paris en hommage à son confrère Pavel Kushnir, mort en 2024 à 39 ans dans les geôles russes pour avoir critiqué la guerre en Ukraine. La troisième a 18 ans, ne vit pas en Russie et est proche de Sokolov. C'était finalement un ou une mélomane qui faisait un malaise. Mais on aura eu le temps de se remémorer une alerte à la bombe pendant un récital de Maurizio Pollini qui jouait ici même... les Préludes de Chopin, lui aussi.

Le Steinway n'a pas changé depuis la première partie mais il n'est pourtant plus le même quand Nikolaï Lugansky commence finalement ces Préludes op. 28. L'instrument ne sonne plus du tout de la même façon. Sombre, couleur feuilles mortes avec des éclats d'un cuivré de soleil couchant dans Schumann avant l'entracte, le voici limpide, lumineux, plus ouvert et sonore. C'est fou comme l'harmonie et le timbre peuvent fusionner et donner un son à chaque compositeur sous les doigts d'un musicien qui l'entend, le pense avant de le produire et imprime au piano sa volonté dans la profondeur du clavier.
Chopin disait des pianos Pleyel qu'il les aimait plus que les autres, car il pouvait y fabriquer sa sonorité et ne pas en trouver une toute faite. Lugansky doit aimer les Steinway. Ce soir, il va réaliser une sorte de miracle dans un chef-d’œuvre si difficile que de grands chopiniens s'en sont méfié et qu'une Martha Argerich, qui en était une interprète d'élection, nous disait récemment, alors qu'on lui suggérait de le jouer à nouveau : « C'est beaucoup trop difficile ! La Sonate de Liszt et les Kreisleriana de Schumann le sont moins ».
Cette difficulté est de réussir à faire tenir ensemble vingt-quatre pièces dissemblables unies par les relations tonales induites par le cycle des quintes, chaque tonalité majeure étant suivie de sa relative mineure, pièces allant d'une vingtaine de secondes à près de cinq minutes, d'humeurs changeantes, de la bluette au déferlement tragique – encore que chez Chopin la bluette chantonne toujours au-dessus de la noirceur. Et puis Chopin « mange la tête » de qui le travaille et le joue pour de vrai.
En vingt ans, Lugansky n'a lui non plus pas changé et il n'est pourtant plus le même dans cette œuvre. Son jeu s'est épanoui, a gagné une liberté agogique, une instantanéité de réactions, une qualité de cantabile et de legato à se damner. Il est toutefois resté ce maître rigoureux qui ne ramène pas le texte à ses obsessions mais incarne, comme Adam Laloum ou Yunchan Lim il y a quelques jours, l'art de l'interprétation à son sommet : il sait trouver son chemin et celui de l’œuvre dans le cadre formel d'un texte imprimé respecté avec dévotion. Et, dans cet espace infiniment petit que le compositeur accorde au musicien, recréer un monde, dire « je » et faire que ce « je » soit celui de chaque auditeur happé par le rêve.
Triomphe indescriptible. Mendelssohn, Chopin et Rachmaninov en bis ne nous font pas oublier la façon dont Lugansky a rendu avant l'entracte le Carnaval de Vienne, un peu fou-fou parfois, sentimental aussi – et Schumann est bien le seul compositeur, avec Mozart et Richard Strauss, où l'on doit se risquer à sembler l'être – et d'un coup grandiose dans un finale ébouriffant faisant tonner les graves et sonner comme des cuivres le haut du clavier. Comme il a su ensuite nous entraîner dans les sautes d'humeur, les zébrures, le rêve, le parlando, le mystère du non-dit de l'Humoresque, deux œuvres qu'il vient justement d'enregistrer.
Ce récital a été organisé par Jeanine Roze Production.

















