La salle de l’Opéra-Comique étant en travaux cette saison, l’institution produit ses spectacles hors les murs. Pour la rentrée, peut-on imaginer lieu plus idoine que la cour de récréation du lycée Carnot ? Le temps d’un soir, l’espace est transformée en salle éphémère, avec un plateau débarrassé de tous ses accessoires (pupitres, chaises...) après chaque représentation pour permettre aux élèves de suivre leur scolarité en toute quiétude le lendemain. Un jeu de construction à l’image de ce Zaïde ou le chemin de lumière, recréation opératique que Raphaël Pichon présente avec son ensemble Pygmalion.

Coutumier du fait, le chef applique ici une recette qu’il maîtrise à la perfection : associer à une œuvre de départ d’autres pièces du même compositeur ou de contemporains, afin d'en renouveler la perception, le tout lié par une nouvelle intrigue originale. Après avoir parcouru la musique vocale de Schubert il y a deux ans, le public de l’Opéra-Comique est convié à une exploration du répertoire mozartien à partir du singspiel de jeunesse méconnu et inachevé du génie autrichien, Zaïde. Le point de départ du livret original, histoire d’amour malmenée par un tyran despotique, est enchâssé dans un autre récit, la quête d’une jeune fille, Persada, à la recherche de ses origines. Son enquête la mène dans un musée, ancienne prison dont le geôlier, désormais gardien, révèle à la fille de Zaïde le tragique destin de ses parents.
Encadrée par l’onirique Adagio en ut majeur pour harmonica de verre, joué au début et la fin de la représentation, la trame narrative est habilement menée. Ce qui n’est pas dit explicitement à travers les dialogues fluides et multilingues écrits par Wajdi Mouawad est suggéré par les jeux de lumière signés Bertrand Couderc (une ampoule allumée au loin dans une salle de classe), la scénographie exploitant le lieu (le puissant Soliman domine le plateau depuis la galerie), et bien sûr les extraits musicaux. La verrière Eiffel qui recouvre la cour a été judicieusement agrémentée de panneaux absorbants pour l’occasion dans le but de réduire les effets d’écho induits par la structure : sans être parfaitement idéal acoustiquement, le résultat est très convaincant, plongeant le spectateur dans le musée-prison.

Il faut dire que la qualité des interprètes fait rapidement oublier les résidus de réverbération. Sublimé par la direction à la fois expressive et précise de Raphaël Pichon, l’orchestre Pygmalion se surpasse, de l’expression sans concession des bois aux mille textures des cordes, tantôt moelleuses et enveloppantes, tantôt incisives et nerveuses, en passant par la virtuosité des trombones, le tout décuplé par une palette de nuances assumées : un Mozart vivant comme rarement !
Le chœur Pygmalion n’est pas en reste. Ombres spectrales faisant revivre les heures sombres de la prison, ses membres impressionnent par leur technique vocale, l’homogénéité de leurs timbres mêlés ainsi que par la précision collective de leurs interventions, et émeuvent grâce à leur capacité à fusionner ces qualités au service d’un discours musical éloquent. Les quelques rares moments de décalage avec l’orchestre, qui occupe le côté jardin de l’espace scénique, s’expliquent par le fait que le chef, qui reprend très rapidement les choses en main, ne leur fait jamais face.

La distribution des solistes vocaux ne manque pas de qualité. Matthew Swensen campe un méchant Soliman qui impose son pouvoir dans le moindre geste. Son phrasé sobre compense un léger manque de puissance. Allazim, geôlier de sa prison, trouve en Johannes Martin Kränzle un interprète à la présence scénique magnétique. Sa voix caverneuse captive lors des dialogues et mélodrames, mais le baryton, annoncé souffrant, passe parfois inexplicablement en force dans ses airs.
La Persada de Xenia Puskarz Thomas émeut tout autant, dans le registre plus effusif d’un personnage en quête de réponses. La mezzo-soprano dispose d’un medium riche, idéal pour colorer les ensembles comme pour incarner ses interventions solistes dramatiques. Son père Gomatz irradie de douceur à travers la ligne de chant élégante de Hugo Brady, prisonnier au cœur pur d’autant plus touchant.

Véritable poisson dans l’eau chez Mozart, c’est avant tout Sabine Devieilhe qui irradie sur toute la durée du spectacle dans le rôle-titre. Une pureté de timbre désarmante, un naturel dans le phrasé irrésistible et une agilité elfique dans les ornements et les vocalises transforment chacune de ses prises de paroles en moment de grâce qu’on souhaiterait infini. L’artiste touche au sublime dans les moments recueillis, comme au cours de « Alzai le flebili voci al Signor », tiré de David penitente : la cour du lycée Carnot aura rarement connu silence plus pénétrant que celui du public s’abreuvant d’une nuance piano séraphique.
























