Pour la deuxième année consécutive, Pianomania poursuit son exploration du répertoire pour piano solo sans lier les interventions des différents musiciens par un thème commun, ce qui était encore le cas en 2024. Si le récital se transforme ainsi en audition de classe de piano dans l'Auditorium de la Maison de la radio et de la musique, il s’agit bien d’une classe d’élite, dont chaque membre mettra en lumière un aspect du jeu pianistique. De ce point de vue la manifestation tient ses promesses, donnant un aperçu généreux de tous les sons que peuvent produire un même clavier.

Marie Vermeulin © Jean-Baptiste Millot
Marie Vermeulin
© Jean-Baptiste Millot

Frédéric Vaysse-Knitter impressionne en ouverture du concert par son attention au toucher. Généreux en nuances piano, le musicien crée des ambiances feutrées à partir d’un jeu sobre et concentré, qui peut sembler extérieur mais séduit par son élégance raffinée. La conduite de la main gauche qui ouvre le Nocturne op. 27 n° 1 de Chopin interpelle au loin par son sens de la progression, structurée autour des temps forts comme un balancement imperceptible. La main gauche n’est pas là pour accompagner le chant délicat de la main droite, elle est partie prenante d’une interprétation introspective sensible. On retrouvera avec bonheur cette notion de gravité autour des temps forts dans les Préludes n° 4 et 5 de Szymanowski, tout en douceur pour le premier puis de manière plus tellurique dans le second. Auparavant, Vaysse-Knitter a proposé deux préludes de Debussy avec un remarquable dosage des plans sonores, faisant ressortir les éléments essentiels sans écraser tout le reste.

pbl
pbl

Plus insouciante mais pas moins passionnante, Marie Vermeulin émerveille par la souplesse de son jeu, lui permettant de triompher aisément de la densité harmonique et des variations rythmiques de « März » de Fanny Mendelssohn avant une « Ondine » de Ravel comme on oserait à peine la rêver. Tout procède de l’inertie de l’ample mouvement ondoyant des bras, ballet mouvant prolongé par des doigts ductiles. La première phrase à la main gauche est immédiatement fluide au-dessus des trémolos de la main droite, les guirlandes de gammes et arpèges s’égrainent toujours en direction de la suite, sans filer dans une virtuosité gratuite grâce à un subtil rubato. Cette limpidité n’oublie pas le rythme : l’artiste sait faire ressortir les accents du « Regard de l’Esprit de Joie » de Messiaen. On peut en préférer une approche plus percussive, ou plus mystique, mais l’élan est irrésistible, véritable danse d’un esprit de joie flamboyant, où les doigts de la main droite sont comme des feux follets.

La transition avec le programme de Gabriel Durliat est tranchée. Le pianiste met en avant l’aspect cérébral de l’instrument, où peuvent cohabiter plusieurs voix simultanément. Six, en l’occurrence, dans le « Ricercare à 6 » de L’Offrande musicale de Bach, dont les premières entrées presque flegmatiques permettent à Durliat de construire un long crescendo, amplifié par une pédale bien dosée et la densification du son, tandis que le contrepoint reste très clair. Après ce morceau chargé, l’aridité de Am Grabe Richard Wagners crée presque un vide, mais l’hommage de Liszt au maître de Bayreuth touche par ses citations de Parsifal. D’une tombe à l’autre, le programme s’achève avec le cataclysmique de la Klavierstück n° 5 « Tombeau » de Wolfgang Rihm. Le musicien de ménage pas le clavier qui, entre accords assénés et coups de griffes, fait résonner des harmoniques insoupçonnées.

Après l’entracte, Geoffroy Couteau investit la dimension lyrique du piano avec Schubert. Mais c’est paradoxalement dans la pièce la plus purement instrumentale qu’il convainc le plus, au cours des passages allegro de la Klavierstück D.946 n° 1, cette musique agitée dont il habite avec urgence les crescendos et decrescendos. Le charme des mélodies de Schubert opère au cours des deux lieder arrangés par Liszt, Der Wanderer et Litanei, mais le pianiste a tendance à souligner de manière parfois très ostentatoire certains accords ou notes pivots, morcelant presque les pièces, au risque d’un certain statisme.

pbl
pbl

Pas la moindre de trace de statisme en revanche chez Maroussia Gentet : l’ultime artiste du programme se distingue par une narrativité magistrale au cours de deux œuvres très difficiles techniquement. Les arpèges qui ouvrent « Shéhérazade » de Szymanovski racontent quelque chose, se déployant au-dessus d'une pédale vaporeuse. Puis c’est un feu d’artifice de couleurs, de superpositions, dont chaque strate est caractérisée et différenciée des autres. L’indépendance des mains est ici suppléée par une indépendance des doigts superlative. Sur une même main, certains doigts peuvent frapper les touches de manière incisives pendant que d’autres au contraire caressent le clavier. C’est avec la même éloquence que la pianiste défend en création mondiale la Troisième Étude d'architecture « Étude en miroir » d’Hèctor Parra, entre scintillements aigus et virulence du grave.

****1