Née en 1993, Adèle Charvet s'est révélée récemment au grand public à la suite d'un remplacement de dernière minute dans Le Messie à la Maison de la Radio. Mais cet entretien était prévu bien avant cet épisode anecdotique : car cette mezzo-soprano est l'une des grandes voix de demain, qui commence à se faire entendre sur les scènes les plus fameuses du monde musical (Philharmonie de Paris, Covent Garden, Philharmonie de Berlin...) et se prépare aux rôles les plus importants du répertoire lyrique. Rencontre avec une jeune chanteuse qui nous fait part de ses nombreux projets.

Adèle Charvet © Capucine de Chocqueuse
Adèle Charvet
© Capucine de Chocqueuse

SL : Comment découvre-t-on qu'on a une voix, Adèle Charvet ?

AC : J'ai passé ma petite enfance à New York et l'on m'a appris les langues française et anglaise simultanément, ce qui fait que j’ai parlé assez tardivement... Mais, paraît-il, je chantais déjà avant de faire mes premières phrases ! J'ai baigné dans une ambiance musicale pendant toute mon enfance. Mon père est compositeur, ma tante est chanteuse, toute ma famille est mélomane. Spécialement ma grand-mère, qui m'emmenait fréquemment au concert et grâce à qui j'ai eu mes premiers disques : mon CD de lieder par Fischer-Dieskau, ma Carmen, ma Didon et Énée... Évidemment, mes parents ont vite détecté un potentiel musical et plus précisément vocal chez moi, et ils ont tout mis en place pour que mon éducation musicale se fasse naturellement, sans jamais me forcer à quoi que ce soit. Très tôt, j'ai été inscrite dans une chorale, puis j'ai fait partie de la Maîtrise de Radio France où j'ai reçu une formation musicale stricte, rigoureuse, qui laisse une trace indélébile. Mes facilités à lire et mémoriser la musique viennent à n'en pas douter de cette formation.

Comment définiriez-vous votre voix ?

Je suis mezzo léger, je me sens particulièrement à l'aise dans Mozart ou Haendel. Ascanio, dans Benvenuto Cellini, a été bien plus difficile pour moi. Sur le papier, la tessiture est celle de Rosine mais l'essentiel du rôle se situe dans le passage, la prosodie est assez particulière et l'orchestre est bien sûr très fourni. Dorabella, le page Stéphano de Roméo et Juliette conviennent bien à ma voix. Chérubin aussi je pense : j'attends avec impatience qu'on me le propose ! Avec Rosine, que j'ai récemment chantée, je n'étais pas dans mon élément naturel : je ne me considère pas comme une belcantiste, éprise de virtuosité pure. Mais c'est un répertoire que j'ai appris à aimer et je me suis beaucoup amusée en chantant le rôle.

Professionnellement, quelles ont été vos premières expériences ?

J'ai commencé par le récital, avec le pianiste Florian Caroubi, que j'ai rencontré quand j'étais au CNSM de Paris et qui est devenu un de mes partenaires musicaux privilégiés. Nous avons participé à plusieurs concours, dont l’International Vocal Competition 's-Hertogenbosch où nous avons remporté cinq prix. À partir de là, nous avons donné d’assez nombreux récitals, beaucoup aux Pays-Bas, un peu en France. Puis il y a eu le Prix d’honneur de l’Académie du Festival de Verbier. Très vite, j'ai auditionné pour le rôle de Mercedes à Covent Garden, et j'ai été retenue.

Quel stress cela a dû être !

Oui et non, car mon insouciance m’a plus ou moins protégée ! En fait, j'ai considéré mes premières années dans le métier comme une continuation de mon apprentissage. Cela m'a permis à la fois de gérer le stress, et sans doute aussi de préserver une certaine fraîcheur dans mes prestations. Mais c'est vrai que j'ai aussi un côté « kamikaze » et que j'ai tendance à accepter assez facilement certains défis...

Comme remplacer un soliste à l'entracte du Messie, à Radio France, alors que vous n'aviez jamais chanté cette œuvre...

Je crois que le côté sensationnel de l'événement a été quelque peu exagéré. C’est vrai, j'ai remplacé au pied levé le contre-ténor qui est tombé malade. C’est vrai, j'ai juste eu le temps de regarder la partition dans la loge du chef d'orchestre, Valentin Tournet, pendant la pause. Nous avons fait venir la violoncelliste pour qu'elle me fasse entendre la basse, et le ténor pour que nous discutions du duo que nous devions chanter. Comme j'ai un peu le goût des challenges, j'ai accepté de prêter mon concours pour que le concert puisse s’achever. Évidemment, le public a été un peu surpris de me voir arriver en jeans et t-shirt, et cela a même soulevé quelques rires dans l’assistance ! L'emballement médiatique qui a suivi l'événement a été incontrôlable : on en a parlé à Malte, aux États-Unis, au Mexique... Ce qui est curieux, c'est que c'est cette circonstance ponctuelle et certes exceptionnelle qui est valorisée ; le vrai travail, de longue haleine, l’est beaucoup moins…

Comment travaillez-vous un rôle que vous ne connaissez pas ?

Comme je le disais en ouvrant cet entretien, j'apprends et je mémorise vite. Ce qui est long pour moi, c’est tout ce qui relève de la mémorisation corporelle et vocale, tout le travail technique sur les passages difficiles, sur la façon d'éviter certains écueils. Pour bien maîtriser ces différents aspects, j'ai besoin de travailler et de répéter longtemps. Mais cela dépend aussi des rôles : Serse, par exemple, « tombe » parfaitement dans ma voix, c'est presque comme une robe taillée sur mesure !

Adèle Charvet © Alice Pacaud
Adèle Charvet
© Alice Pacaud

Comment acceptez-vous les propositions qui vous sont faites ? Faites-vous confiance à votre intuition, à votre voix, à vos envies, à votre professeur de chant ?

À tout cela à la fois ! Je suis d'une nature assez indépendante mais, dès que j'ai un doute, je demande conseil à ma professeur de chant Elène Golgevit : c'est essentiel, car nous avons tous une écoute biaisée de nous-mêmes.

Que faut-il pour qu'une carrière s'engage sous de bons auspices ?

C’est en fait la conjonction de plusieurs choses : le travail, mais aussi de belles rencontres. J'ai eu la chance d’en faire plusieurs : ma professeure de chant, mais aussi Anne Le Bozec qui est responsable de la classe d'accompagnement vocal au CNSM de Paris, et David Selig qui fait le même enseignement à Lyon. C'est grâce à eux que je suis tombée amoureuse du lied et de la mélodie !

Tout semble vous sourire aujourd'hui. Que peut-on vous souhaiter ? Y a-t-il des rôles dont vous rêvez ?

J'ai effectivement beaucoup de chance : j'adore le répertoire que je chante actuellement et il est très vaste ! J'ai toujours rêvé de Carmen et Mélisande, et on vient de me les proposer ! Mais il y a encore Octavian du Chevalier à la rose que j'adorerais vraiment chanter un jour. Et puis, mais dans une autre vie, j'aimerais bien devenir soprano et chanter Puccini !

Concernant Carmen, cela va bientôt se concrétiser...

Carmen, c'est un rêve d'enfant : j'ai grandi avec le DVD du film de Rosi... Et c'est le rêve de toutes les mezzos ! Le rôle est évidemment impressionnant, moins tout de même (en tout cas pour moi) que Mélisande, car le personnage dégage une forme d'évidence. J’ai accepté la proposition avant tout parce que l'aventure se déroulera à Bordeaux (ce sera en juin 2021), dans une salle que je connais bien, que j'apprécie, à l'acoustique fabuleuse ; et je connais très bien l'orchestre et le chef (Marc Minkowski) avec qui je travaillerai. Je n'aurais pas accepté le rôle si toutes ces conditions n'avaient pas été réunies.

Quelques dates pour que l'on puisse vous suivre d'ici-là, dans les mois à venir ?

Avec Opera Fuoco, nous allons partir en Chine pour plusieurs Serse. Le 9 novembre je serai à Metz pour le Stabat Mater de Haydn avec le Concert de la Loge. Fin novembre, je chante Hermione dans le Cadmus et Hermione de Lully, à l’Opéra Royal de Versailles. Et puis, par la suite, il y aura la tournée Mozart Libertà ! avec l’ensemble Pygmalion (la soirée parisienne aura lieu à la Philharmonie le 17 décembre). Fin janvier, je serai une des Filles-Fleurs de Parsifal à Toulouse, puis je chanterai Stéphano dans le Roméo et Juliette de Gounod que proposera l’Opéra de Bordeaux en mars.

Mais avant tout cela, il y a la sortie de mon premier CD : un récital de mélodies anglo-saxonnes gravées avec la complicité d’une partenaire magnifique : Susan Manoff. Et nous donnerons un concert correspondant au programme du CD (des mélodies de Copland, Barber, Ives...) le 9 décembre aux Bouffes du Nord.