Nous nous rendions à une version concertante de Benvenuto Cellini et voici que le Festival Berlioz de La Côte-Saint-André nous propose une mise en espace qui n'a que très peu à envier – ou pas, suivant les choix du metteur en scène... – à une représentation d'opéra. La réalisation de Noa Naamat, chargée des « mouvements », est en effet pleine de vie, d'action et de jeu, ceci concernant à la fois les solistes et les choristes, costumés par les soins de Sarah Denise Cordery. Les entrées et sorties par les côtés sont nombreuses, les protagonistes se frayant un chemin parmi les musiciens, afin de se positionner sur l'estrade derrière l'orchestre, ou bien en avant-scène, sur toute la largeur du plateau.

Sir John Eliot Gardiner © Chris Christodoulou
Sir John Eliot Gardiner
© Chris Christodoulou

Le sculpteur Cellini paraît d'abord dans sa veste rouge et se déguise plus tard en moine blanc, accompagné d'Ascanio en capucin. Les menaces de bagarres et d'enlèvement de Teresa, qui amènent Cellini à poignarder Pompeo au finale du premier acte sont très animées ainsi que la conclusion de l'opéra, quand les lumières, réglées par Rick Fischer, rougeoient en même temps que s'élèvent des fumées sur la paroi du fond. C'est ensuite une statue vivante de Persée tenant la tête de Méduse qui apparaît au yeux du public : le comédien Duncan Meadows, en maquillage doré de la tête aux pieds, dont la ressemblance avec la sculpture est frappante... à la différence que notre acteur immobile du soir porte tout de même un caleçon ! Les moments plus calmes et poétiques sont aussi fort bien ménagés, pendant les airs seuls ou duos d'amour entre Cellini et Teresa.

Pour la partie musicale, la présence de Sir John Eliot Gardiner au pupitre est une garantie de qualité. Surtout qu'il est aux commandes de l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique et du Monteverdi Choir, formations qu'il a fondées respectivement en 1989 et... 1964 ! Même si le personnel a connu un évident renouvellement au cours de ces nombreuses années, le chef a façonné un impeccable rendu musical et vocal pour servir en particulier Hector Berlioz, compositeur dont il s'est fait spécialiste. Le Monteverdi Choir est absolument remarquable d'unité, de rigueur rythmique dans cette difficile partition, de souplesse dans les nuances piano - forte, et d'une impressionnante qualité de français... au point qu'on pourrait souvent imaginer qu'il s'agit d'un ensemble de l'Hexagone !

Dès le début de l'ouverture, jouée debout par les musiciens, les nuances marquent un fort contraste entre grands volumes aux cuivres et percussions et les mesures plus lentes qui suivent, douces et parfois comme suspendues. L'ensemble est parfaitement en place, les bois expressifs et les cuivres ont un brillant qui n'est pas atténué par le fait de jouer sur instruments d'époque. Bien au contraire, le volume instrumental est d'une force parfois démesurée, au point de couvrir solistes et choristes, encore plus lorsqu'ils sont placés en avant-scène que sur l'estrade en arrière. Est-ce la cour extérieure du Château Louis XI qui accentue cet effet ? Gageons que pour les prochaines représentations, la taille des salles – Philharmonie de Berlin le 31 août puis Proms de Londres au Royal Albert Hall le 2 septembre – devrait mieux équilibrer les masses sonores, mais on peut se poser la question à propos de la représentation suivante à l'Opéra Royal du Château de Versailles (le 8 septembre)...

Est-ce faire injure aux autres que d'affirmer que Michael Spyres est le meilleur ténor berliozien du moment ? Il a déjà abordé Benvenuto Cellini mais en anglais, à l'ENO de Londres en 2014, et c'est donc pour lui sa véritable prise de rôle. Doté d'une diction d'exception, de registres médium et grave d'une richesse rare, mais aussi capable d'excursions enthousiasmantes vers l'aigu, il utilise ses atouts sur une ligne vocale élégante, mâtinée par instants de beaux mezza voce. Son grand air de l'acte II, « Sur les monts les plus sauvages », est empreint d'une douce rêverie ; seul le suraigu ce soir n'est toutefois pas aussi épanoui qu'attendu.

Concernant les deux jeunes titulaires féminines, Sophia Burgos (Teresa) fait montre d'un soprano léger qui manque sans doute d'épaisseur dans le médium et Adèle Charvet (Ascanio) déploie une couleur vocale correspondant idéalement à son rôle, en tension tout de même sur les parties les plus aiguës. Le baryton Lionel Lhote (Fieramosca) projette sa voix avec une très vigoureuse énergie, sans altérer la qualité du timbre ni de l'élocution, tandis que Maurizio Muraro (Balducci) se montre moins marquant, avec un français moins idiomatique et des graves plus discrets. Les interventions de l'autre basse, Tareq Nazmi, autoritaire et stable vocalement, sont très remarquées, composant un Pape Clément VII somnolent, passablement aviné et excédé, donnant l'impression d'être tellement au bout du rouleau que le chef d'orchestre lui pose amicalement une main sur l'épaule ! Les rôles secondaires complètent la distribution avec qualité, du ténor Vincent Delhoume (Francesco) à la prononciation agréable jusqu'à la voix de baryton élégamment timbrée d'Alex Ashworth (Pompeo), sans oublier le ténor de caractère Peter Davoren en Cabaretier.

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