Chorégraphe espagnol formé en Espagne et à New York, Marcos Morau a créé Afanador en 2023 à Séville. Ce spectacle interprété par le fabuleux Ballet Nacional de España, compagnie publique de référence de la danse espagnole, a connu sa première parisienne vendredi dernier au Théâtre du Châtelet – tandis qu’à la même heure, à deux kilomètres uniquement, une autre chorégraphie de Marcos Morau créée pour le Ballet de l’Opéra de Paris (Étude) se tenait au Palais Garnier. Marcos Morau a pensé Afanador à partir du travail de Ruven Afanador, photographe de mode colombien et américain. Mais loin d’être purement figuratif ou contemplatif, Afanador est un spectacle total, plein d’énergie et d’images étonnantes.

Sur une musique forte et rythmée – le volume sonore trop élevé sera le seul regret de la soirée –, la frénésie des défilés de mode s’incarne, photographes qui courent, flashs qui jaillissent et modèles élancés, aux somptueux chapeaux, une rose géante ou un nœud énorme sur la tête. L’univers de la mode et de la photographie est explicite et inspire une chorégraphie rigoureuse et fascinante, où les bras serpentent et les têtes s’agitent en rythme. Les danses de groupe sont prodigieuses. Les corps s’attroupent autour d’un danseur au chapeau qui pose en hauteur, ou encore le groupe se réunit en cercle sous des projecteurs, ou en ligne sur des chaises noires identiques. Les tableaux aux compositions géométriques et les éléments de mise en scène aux mesures excessives produisent un effet visuel certain.

Le flamenco est ici la base du travail chorégraphique, et voir les 36 danseurs frapper le sol ensemble de leurs chaussures est à couper le souffle. La précision des jambes et des bras est remarquable. Alignés à l’avant-scène, le rideau de scène descendant jusqu’aux genoux, les danseurs enchaînent des mouvements de jambes parfaitement synchronisés. Une fois le rideau levé, le travail des bras marque une chorégraphie majestueuse, faite d'épaulements fiers, de coudes et poignets déliés. Marcos Morau développe un vocabulaire unique où flamenco traditionnel et mouvements contemporains s’allient, dans une énergie brute, magnétique, qui laisse le public émerveillé.
Le décor et les accessoires, toujours en noir et blanc (parfois avec de la vidéo également), contribuent à figurer la vie en Espagne : éventails géants, taureau dessiné et mouvant, cigares aux lèvres et bien sûr jupes à froufrou, revêtues par les danseuses ou les danseurs. Si certaines scènes sont assez abstraites, d’autres évoquent les étapes de la vie, le deuil, le désaccord. Ce mélange assez audacieux fonctionne à merveille et dresse des tableaux à l’imaginaire riche, nous laissant plusieurs possibilités de lecture, comme une photographie.

Rubén Olmo, directeur du Ballet Nacional de España, monte lui-même sur scène pour un solo vibrant d’une grande souplesse, où vulnérabilité et virtuosité se marient. Les musiciens (guitaristes et chanteurs flamenco) sont eux aussi à l’honneur au côté des danseurs. Une vraie harmonie entre musique, danse et image cohabite. Une soirée inoubliable, qui vaudra au Ballet une standing ovation méritée.



















