Ce soir à l'Auditorium du Louvre, le texte qui sert de présentation biographique de l'artiste est comme souvent indigeste et incomplet, quand il n'est pas une mauvaise traduction de l'anglais. On n'apprendra donc rien du lien du pianiste allemand Joseph Moog avec la France (alors qu'on sait qu'il a participé aux Lisztomanias de Châteauroux en 2024). On n'aura pas non plus d'explication quant à la présence de trois scherzos de Chopin dans un programme intitulé « Liszt en Italie », la note d'intention précisant même que Chopin est « l'un des rares artistes de son temps à n'avoir que très peu, voire jamais, visité l'Italie ».

Joseph Moog commence à jouer et il nous pose aussitôt un cas de conscience. Nous en sommes encore à nous demander pourquoi il a choisi ces trois pièces, et même Chopin tout court. D'évidence c'est un pianiste accompli, il aura toutes les occasions de le prouver dans la seconde partie dévolue à Liszt. Mais si l'on entend Chopin comme un maître du bel canto au piano, comme un compositeur qui fait toujours primer le chant sur la pure virtuosité, alors ce soir l'artiste nous semble à côté de la plaque. Le Scherzo n° 1 s'ouvre sur une bousculade pleine de confusion pour déboucher sur un épisode contemplatif dont Joseph Moog semble ne savoir que faire – en tout cas pas une étude de sonorités, ni une effusion sentimentale.
Le Scherzo n° 2 est plus surprenant encore ; les deux arpèges qui ouvrent ce qui va, dans la forme comme dans la matière musicale, ressembler à une ballade, sont comme expédiés, à peine projetés. Le pianiste semble ravi de déployer une agilité digitale qui ne laisse pas d'impressionner, mais beaucoup moins de se laisser aller à la confidence d'un chant qui devient presque banal. Le Scherzo n° 3 est un peu mieux venu et ses guirlandes cristallines qui soutiennent la voix de tête sont confondantes d'élégance mais la ligne, le propos manquent de la majesté, de la carrure qu'on attend ici.
Après les interrogations de l'entracte, on est vite rassuré par l'adéquation qui se manifeste et ira en s'amplifiant tout au long de la seconde partie entre le Liszt de la deuxième des Années de pèlerinage (l'Italie) et l'art du pianiste allemand. Moog refuse à juste titre l'épanchement larmoyant, le romantisme sucré que trop de best of ont véhiculés de la musique du Hongrois. Il en donne la preuve dans le « Sposalizio » qui ouvre le cycle : pas de rubato, ni d'accents déplacés, dans l'Andante central véritablement quieto. « Il Penseroso » dans une lenteur qui n'est pas statique produit un effet hypnotique, tant Joseph Moog creuse le son de son Steinway. Le contraste est saisissant avec le guilleret de la « Canzonetta del Salvator Rosa », adaptée d'un air de Bononcini sur un poème du peintre baroque romain.
Joseph Moog s'interrompt quelques instants le temps d'expliquer au public qu'il va jouer la version originale des trois sonnets de Pétrarque, que Liszt a plusieurs fois remis sur le métier. Le pianiste va y exalter sans complexe ni retenue – il en a tous les moyens – la lyrique si mouvante et fiévreuse de ces sonnets dont on oublie vite le substrat littéraire pour se laisser emporter par un jeu munificent. Et comme si cela ne suffisait pas à notre bonheur, Moog aborde avec une aisance technique déconcertante la fantasia quasi sonata « Après une lecture du Dante ». Ce n'est pas juste l'épilogue de la deuxième des Années de pèlerinage, c'est un sommet que bien des confrères du pianiste préfèrent affronter isolément, comme on le fait avec « l'autre » sonate, en si mineur. C'est un univers en soi, plus tortueux, plus complexe d'organisation. Joseph Moog y concentre une virtuosité extrême dans un son d'orgue, il ne fait pas un sort à chaque variation de tempo, et unifie le tout dans un grand souffle conquérant.
















