Deux techniciens amènent une table, puis un autre passe longuement le balai, parcourant la scène de long en large. Le spectacle n’a pourtant pas encore commencé, mais déjà des indices préparent à la sanctuarisation de l’espace scénique à venir pour ce Satyagraha donné pour la première fois à l’Opéra de Paris. Du fond de l’unique décor de Christian Friedländer, sorte de salle de bal décatie aux peintures jaunies par le temps, un homme marche vers l’avant de la scène, porteur d’une vérité révélée en sanskrit, langue de cet opéra de Philip Glass de 1980 inspiré du Bhagavad-Gita et de la vie de Gandhi. À droite de la petite estrade de spectacle – comme un indice de mise en abyme de la fiction – ont déjà pris place sur un petit balcon Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore et Martin Luther King, observateurs silencieux et incarnations passée, présente et future du chemin de pensée de Gandhi, aussi assis à côté d’eux.

<i>Satyagraha</i> au Palais Garnier &copy; Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris
Satyagraha au Palais Garnier
© Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris

Le choix des metteurs en scène et chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schraiber de mettre ainsi à distance les personnages habituels de l’opéra se justifie, car ce qui se joue ici n’a rien de dramatique au sens habituel. Le livret est fait de pensées philosophiques autour de la prise de conscience chez Gandhi de la non-violence comme engagement politique actif et collectif nécessaire. C'est tout le dilemme soulevé dans la très expressive première scène où, après avoir exposé son contre-ténor juvénile et si fragile, Anthony Roth Costanzo se retrouve forcé à mettre à mort un camarade. Son corps échappe pourtant, sans cesse, refusant activement l’arme qui lui est tendue, le combat, et la cible qui lui est assignée. L’enjeu ensuite sera à la hauteur de cette voix qui gagnera sans cesse en assurance au fur et à mesure d’une partition redoutable, jusqu’à ces mezzo forte inénarrables dans le dernier acte.

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Les corps ici se font l’expressivité non pas d’un enjeu réaliste mais de la volonté même. Un corps qui échappe, c'est l’allégorie d’une volonté, d’une pensée faite action, et donc danse et mouvement. Le vocabulaire chorégraphique utilisé puise son origine autant dans la modernité américaine de Martha Graham à Carolyn Carlson, que dans une tradition allemande de Tanztheater telle qu’elle a pu connaitre son acmé avec Pina Bausch. À partir de là, les tableaux se succèdent, évoquant les différentes situations induites par le livret, avec plus ou moins d’efficacité. L’acte II est certainement le plus percutant, alors que sur la chaconne « Indian Opinion », prise bien plus lente qu’à l’accoutumée, une immense ronde se déploie, sur des mouvements folkloriques, basiques, presque archaïques, exécutés au ralenti. Dès qu'ils réapparaissent, la musique sonne merveilleusement comme une ritournelle ancestrale par-delà les âges, et l’on perçoit alors ce souffle infini d’histoire et d’humanité qui émane de cette œuvre.

<i>Satyagraha</i> au Palais Garnier &copy; Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris
Satyagraha au Palais Garnier
© Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris

Les lumières rasantes de John Torres ajoutent une teinte mordorée au propos. On restera bouche bée devant l’ensemble de cette création lumière, comme au début de l’acte III où, pendant le chœur introductif, seule la coupole de Chagall sera éclairée pour mieux faire entendre la voix des anges dans la « Newcastle March ». Au milieu de cet acte, cependant, la chorégraphie se détourne un moment de ce théâtre dansé et devient esthétisante – le chœur se place d’ailleurs autour en spectateur des cinq danseurs –, et il nous semble assister à ces ballets imposés au milieu des opéras romantiques.

C’est d’autant plus dommage que l’orchestre déploie au début de « Evening song » des sonorités dignes des cordes du Siegfried de Wagner dans les « Murmures de la forêt ». Car pour le chef Ingo Metzmacher à la tête de l’orchestre maison, l’entrée au répertoire de l’œuvre est avant tout synonyme d’un continuum dans l’histoire de l’opéra. Nous sommes ici bien loin d’une modernité américaine, structurelle, abstraite et rutilante. Tout est rond, chaud et chaque fois phrasé dans un creuset et vers un idéal mélodique. C’est comme si l’on retrouvait condensé dans ces lignes sans cesse répétées et modulées tout le répertoire de l’Opéra de Paris.

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<i>Satyagraha</i> au Palais Garnier &copy; Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris
Satyagraha au Palais Garnier
© Yonathan Kellerman / Opéra national de Paris

Prise à ce point au sérieux, la musique de Glass se confirme comme une alchimie de timbres, réajustés en permanence, et dont les voix en sont l’une des variables à égalité avec l’orchestre. Souvent lors de duos, parfois lors de quatuors, dans un sextuor exceptionnel à l’acte III : autant d’occasions de savourer l’écoute et l’équilibre parfait de Ilanah Lobel-Torres, Davóne Tines, Adriana Bignagni Lesca, Olivia Boen, Deepa Johnny et Nicolas Cavallier.

Et quand aux saluts Philip Glass montera sur scène de ses 89 ans prudents mais malicieux, cela confirmera la sensation d‘avoir assister à un moment d’histoire de la musique auquel le public, par son ovation, rend un hommage mérité.

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