Alors que les derniers spectateurs prennent place dans l'Opéra Bastille, un élément inattendu attire l’œil : quelques brins d’herbe se faufilent sous le rideau de scène encore baissé. Après un Or du Rhin et une Walkyrie globalement décevants scéniquement et musicalement, cette verdure est une lueur d’espoir : sera-t-on débarrassé de l’environnement de métal gris des opus précédents au profit d’un décor en accord avec Siegfried, dont deux tiers de l’action se déroule dans une forêt ?

La représentation commence… Il pleut littéralement des arbres ! De grands spécimens pendent la tête en bas et emplissent l’immense volume de la scène. Le dispositif allie à l’aspect esthétique réussi un aspect pratique intelligent : les arbres se déplacent au cours du spectacle, suggérant habilement les déplacements qui ponctuent le drame. Le bruissement des feuillages lors de ces mouvements pendant le prélude de l’acte I illustre par ailleurs à merveille le caractère oppressant de cette forêt profonde. Dommage qu’il soit pollué par d’inévitables projections vidéo, bien que très raisonnablement dosées par rapport aux deux opus précédents.
Amateurs de poésie et d’imagination, ne vous risquez pas à la lecture de la note d'intention de Calixto Bieito. Cette dernière explicite et rationalise tout ce qui bouge : la civilisation dystopique de La Walkyrie s’est effondrée, et la nature reprend ses droits dans un monde où les lois de la physique sont abolies, en particulier la gravité. Le metteur en scène persiste dans sa proposition matérialiste à l’extrême, où le mystère est aux abonnés absents. Ainsi Wotan mime le dragon pendant que ce dernier parle au loin depuis sa caverne, anéantissant la possibilité d’une inquiétude par un effet pseudo-comique. Cette dédramatisation tournant au grotesque détruit l’aspect mythologique de l’œuvre, comme quand Siegfried oublie son épée à la fin du deuxième acte.

La mise en scène propose quelques éléments déconcertants, comme cette portière de voiture, tour à tour berceau, ruisseau où contempler son reflet, et élément nécessaire à la fabrication d’une épée magique. On passera sur le dragon Fafner, sorte de gourou du fond des bois et son masque de lapin géant, pour s’attarder sur la présence des humanoïdes déjà croisés dans le laboratoire d’Alberich lors de L'Or du Rhin. Le savant fou fait accoucher l’une de ses créatures et conserve l’enfant dans un sac isotherme. Au-delà de la cohérence de l’univers de Bieito et des avis partagés qu’il suscite, il serait intéressant que ce nouveau-né soit Hagen. Réponse dans le Crépuscule des dieux la saison prochaine.
Les deux Nibelungen sont bien caractérisés par leurs interprètes, respectivement Brian Mulligan en Alberich encore délirant du vol de son or et Gerhard Siegel en Mime toxicomane. S’ils gagnent en épaisseur et en puissance au cours de la représentation pour proposer des nains gesticulants en accord avec les leitmotive qui les définissent, leurs premières répliques piano sont à peine audibles. Ce défaut de volume se retrouve chez le Wanderer de Derek Welton, au timbre néanmoins homogène et d'une rondeur harmonieuse.

L’autre basse du plateau dépasse cette limite : alors qu’il chante souvent depuis les coulisses ou dans son casque de lapin, Mika Kares donne de la présence à Fafner même quand il est absent. Si son interprétation aurait pu accentuer le côté menaçant du personnage, la noblesse de ses derniers mots est éloquente. Autre habitant des bois, l’oiseau d’Ilanah Lobel-Torres, également acrobate à ses heures, guide le héros d’une voix claire et agile.
Moins aérienne, mais avec un timbre concentré qui accroche l’oreille, Marie-Nicole Lemieux réussit à donner de l’intérêt à son Erda, personnage à l’intervention minutée. On lui pardonne les quelques écarts de justesse lors de ses phrases agitées tant elle habite son rôle de déesse violentée par Wotan. En léger déficit de grave mais impeccable de justesse, sa fille cryogénisée Brünnhilde trouve en Tamara Wilson une soprano à sa hauteur. Cette dernière s’attache à développer l’aspect lyrique du rôle, avec en particulier un savoureux « Ewig war ich » dans une nuance piano admirable.

Héros de l’œuvre, le Siegfried d’Andreas Schager dynamite la production par un engagement olympique digne du sang des demi-dieux. De la première à la dernière note, le ténor s’investit sans réserve, à la fois vocalement et scéniquement, dans une débauche d’énergie sidérante. On a bien eu peur qu’il se soit cramé la voix dans la forge à la fin du premier acte, mais c’était pour repartir de plus belle par la suite. Parfois à la limite du chanter-parler, le chanteur sait également arrondir ses phrases et flirter avec le bel canto dans le troisième acte.
Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra est d’abord descriptif sans être véritablement protagoniste, avec un déséquilibre en faveur des cuivres et au détriment des cordes parfois peu audibles. Pablo Heras-Casado réussit finalement à lui donner davantage de corps après le deuxième entracte, de bon augure pour les prochaines représentations. Après tout, c’est en forgeant qu’on devient forgeron.





















