Par où commencer pour vous entretenir d'un récital dont on sort l'esprit en ébullition, partagé entre l'admiration éperdue pour un jeu de piano qui appartient déjà l'histoire et des questions qui resteront sans réponse ? Peut-être par le Prélude op. 45 de Chopin qu'Alexandre Kantorow avait choisi pour ouvrir la seconde partie de son récital, à la Philharmonie de Paris.

Alexandre Kantorow © Sasha Gusov
Alexandre Kantorow
© Sasha Gusov

Publiée en 1841 à Vienne dans un Album à Beethoven, cette courte pièce est un continuum sonore qui explore les tonalités avec une science fascinante et se résout dans une grande cadence, apothéose éclairée par des lumières si tamisées qu'elles en rendent les contours mystérieux. On dit que Chopin aurait voulu répondre en musique aux idées sur les couleurs de son ami Eugène Delacroix. L'interprète n'y a pas beaucoup de place, prisonnier d'un tempo qui doit aller avec les ressources sonores du piano, les changements constants de tonalité et un propos fuyant sans cesse vers son apothéose. Et voici que Kantorow fait du surplace et isole le chant à la main droite, réduisant la gauche à un rôle d'accompagnement lointain. Sa sonorité est irisée, son toucher est moelleux. C'est du piano sublime et sans aucun affect. Mais ce prélude n'est pas un nocturne, pas une rêvasserie.

Ce n'est plus seulement son piano que l'on admire ensuite dans La Chanson de la folle au bord de la mer de Charles-Valentin Alkan. Kantorow lui donne son caractère angoissant de ritournelle enténébrée sur une basse lointaine et obstinée qui en est le cerbère. Il ne retrouvera pas cette incantation dans Vers la flamme de Scriabine qui n'aveuglera pas ; le pianiste contrôle trop ce délire sonore aveuglant.

Vient la Sonate op. 111 de Beethoven, la trente-deuxième et dernière. Après avoir auditionné le tout jeune Alfred Cortot, Anton Rubinstein lui donna cet unique conseil : « Beethoven ne se joue pas, il se réinvente. » Est-ce ce qu'a voulu faire Kantorow ? Non, mais – et c'est une constante chez lui – il a tendance parfois à retenir certains moments qui bloquent la pulsation irrésistible qui caractérise pourtant son jeu. Il semble alors en attente. Ainsi, l'entame du premier mouvement, ce portique qui ouvre sur un monde de lutte, prise à un tempo trop lent devient plus esthétique que dramatique. Les sauts d'octaves ne font pas peur, ils le doivent pourtant.

Dans tout ce premier mouvement, Kantorow est dominé par sa virtuosité. Malgré lui, car il ne cherche pas à briller, mais ses doigts sont trop clairs, trop nets, jusque dans les passages les plus virulents. Ils font passer au second plan la force tellurique et émotionnelle de cette œuvre. Priment ici l'élan et la clarté aveuglante du son – comme quand il avait donné ici même il y a trois ans la Wanderer-Fantasie de Schubert. Dans l'« Arietta », un soupçon d'académisme la lui fera jouer, là encore, main gauche accompagnant la droite qui chante avec le cinquième doigt trop timbré : or ce sont des accords, c'est un peu du quatuor à cordes transcrit au piano et pas un violon accompagné par un trio. Mais bon, la ferveur est là qui nous conduit irrésistiblement à travers l’enchaînement des variations aux dernières pages. Et là, Beethoven triomphe du piano sublime de Kantorow qui atteint enfin une abstraction cosmique qui fait taire toute remarque : il réinvente Beethoven, en étant tout entier soumis à son empire.

Avant l'entracte, la Sonate op. 5 de Medtner, hommage du jeune Russe au Beethoven du Quatuor n° 16 qui pose la fameuse interrogation : « Muss es sein ? », suivie de sa réponse « Es muss sein ! ». Kantorow nous convainc qu'il faut la jouer, même si l'on vous avoue que si l'on a admiré la science du compositeur et la conviction de son héraut au long des trente minutes qu'elle dure, il ne reste que de vagues souvenirs d'une musique moins marquante que ne le seront les œuvres ultérieures de Nikolaï Medtner, au point qu'elle semble s'effacer à mesure qu'elle avance.

En ouverture de récital, les sombres Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » de Liszt dont on n'aurait jamais pu imaginer qu'elles puissent être ainsi portées jusqu'aux confins du désespoir grâce à un jeu dont la maîtrise pianistique est indissociable de l’œuvre elle-même. Kantorow pense et crée dans le même geste avec une puissance émotionnelle qui surgit de son piano, sans qu'il semble être là autrement que comme un passeur. Pur génie.

Alexandre Kantorow © Sasha Gusov
Alexandre Kantorow
© Sasha Gusov