Il y a trois ans déjà, Eva Ollikainen, invitée pour la première fois à diriger le Belgian National Orchestra, avait fait forte impression à la tête de la formation bruxelloise dans une Symphonie « Inachevée » d’une rude grandeur, à la fois granitique et sensible. On attendait donc impatiemment le retour de cette talentueuse artiste qui n’est pas la plus connue de cette génération de chefs finlandais passée par la classe de Jorma Panula à l’Académie Sibelius d’Helsinki, où elle bénéficia en outre de l’enseignement de Leif Segerstam.

C’est dans un programme résolument romantique que celle qui est aux commandes de l’Orchestre symphonique d’Islande depuis 2020 avait choisi de se produire, dans un Palais des Beaux-Arts bien rempli en ce pluvieux dimanche après-midi. Au moment où la cheffe entame l'espèce de choral mystérieux par lequel Berlioz fait débuter Harold en Italie, on s’étonne de l’absence sur scène de l’altiste Antoine Tamestit. Mais l'œuvre n'est pas tant un concerto dans l'acception habituelle du terme qu'une « symphonie en quatre parties avec alto principal », comme le dit le compositeur lui-même ; et l'altiste a pris l'habitude depuis quelques années déjà d'incarner les pérégrinations d’Harold en musicien comme en comédien...
Voilà donc qu'après l'introduction, le soliste-acteur arrive sur scène. Après avoir hésité sur la direction à prendre, il gravit quelques marches pour rejoindre la harpiste – l’excellente Annie Lavoisier – avec qui son dialogue se fait merveilleusement complice. Ce n’est qu’ensuite qu’il prend sa place attendue sur le devant de la scène aux côtés de la cheffe, dont la battue claire est aussi remarquable que son intelligence du texte, dans une approche qui alliera de bout en bout puissance et lyrisme, et où rien ne sent jamais la routine. Dans la « Marche des pèlerins » qui fait office de deuxième mouvement, Tamestit rebrousse chemin pour se placer derrière les cors. Il y intervient avec une superbe poésie servie par la sonorité chaude et ample qu’il tire de son Stradivarius de 1672. Mais les errances de notre Harold ne sont pas finies, puisqu’il repassera encore sur le podium derrière la cheffe dont il ne perturbe en rien la concentration, celle-ci détaillant avec beaucoup de finesse le dialogue flûtes-cors qui précède la conclusion.

Après une « Sérénade » où s’illustre le cor anglais de Bram De Nolf, notre sensible Harold rejoint d’abord les bassons puis, apparemment écœuré par le débordement orchestral de l’« Orgie de brigands » finale, fuit la scène pour se réfugier en coulisses. À la suite de sa brève intervention accompagnée de deux violons et d’un violoncelle qui l’ont rejoint dans sa retraite, Antoine Tamestit reparaît sur scène pour la conclusion de l’œuvre. Chaleureusement applaudi, le soliste accorde en bis une version comme improvisée du prélude de la Première Suite pour violoncelle de Bach.
La Sixième Symphonie de Tchaïkovski, la célèbre « Pathétique », est une véritable épreuve de vérité pour tout orchestre et tout chef. Ses considérables exigences de virtuosité sont redoutables pour les instrumentistes et le chef a la difficile tâche de faire ressortir le côté poignant voire douloureux de la musique, sans jamais en faire trop (ou trop peu), ou sans se laisser guider par le titre même de l’œuvre qui pourrait amener à un sentimentalisme ou une recherche d’effets hors de propos.
C’est peu dire qu’Eva Ollikainen s’en sort remarquablement. Les couleurs sombres et profondes qu’elle réussit à tirer de l’orchestre dès l’introduction du premier mouvement (avec de très belles interventions des altos et du basson solo), sa manière de savoir gérer la tension sans jamais verser dans une excitation superficielle sont la marque d’une vraie cheffe. Ollikainen sait également relâcher les rênes juste ce qu’il faut dans l'« Allegro con grazia », cette belle valse à cinq temps où son approche plus symphonique que chorégraphique est très convaincante.
L’inexorable scherzo qui suit est magnifiquement mené. Eva Ollikainen impressionne par la façon dont elle est capable de faire – ou laisser – jouer un orchestre très fort sans que rien ne hurle jamais tout en assurant une parfaite lisibilité de cette musique, ici fière et stoïque. Bénéficiant de l’engagement total d’un BNO en pleine forme, la cheffe trouve dans le finale le ton désolé plutôt que triomphal qui convient. Elle achève de forcer l’admiration par son invariable probité et cette façon dont elle parvient à trouver l’émotion en creusant la musique plutôt qu'en l'imposant de l’extérieur.



