C’est une parfaite soirée d’été à La Roque d’Anthéron : température idéale, légère brise, les dernières cigales logées dans les platanes résistent jusqu’à la tombée de la nuit, si bien qu’on en oublierait presque le désormais traditionnel protocole sanitaire en vigueur et son trio masque-gel-distanciation imposé à tous les spectateurs. De trio justement il est question pour cette avant-dernière soirée de festival, mais musical, avec l’éblouissante formation constituée par Philippe Cassard (piano), David Grimal (violon) et Anne Gastinel (violoncelle).

David Grimal, Anne Gastinel et Philippe Cassard à La Roque d'Anthéron © Christophe Grémiot
David Grimal, Anne Gastinel et Philippe Cassard à La Roque d'Anthéron
© Christophe Grémiot

C’est peu dire que les trois artistes sont rodés pour le répertoire proposé ce soir. Les deux trios de Beethoven interprétés à La Roque ont été enregistrés en novembre dernier pour La Dolce Volta et le trio a fait le tour des quelques festivals français qui se sont tenus cet été avec un programme similaire. Rodés mais pas routiniers. Avant le Trio « À l’Archiduc », le Trio « Les Esprits » est lancé avec un mordant d’une énergie revigorante. Et dès les premières mesures les artistes imposent leur souhait de faire entendre un Beethoven dégraissé et joyeux. Car en cette année de commémoration, il est bon d’entendre autre chose qu’une musique prise trop souvent excessivement au sérieux et qui donne une image bougonne et rigide du compositeur. Point de verticalité ici : Cassard, aidé par une main gauche bien charpentée, insuffle à ses camarades une ligne de chant continue où sa main droite ne cesse d’étirer les temps. Son legato, souple et agile, donne une incroyable candeur à l’architecture générale.

Philippe Cassard © Christophe Grémiot
Philippe Cassard
© Christophe Grémiot

Ses partenaires lui emboîtent le pas dans une osmose totale. Gastinel, à la sonorité ronde, tient sa partie avec une grande élégance. Elle se montre particulièrement efficace dans les transitions du premier mouvement, où elle donne une cohérence et un équilibre à l’ensemble, entre lyrisme partagé et fougue galvanisante. Le « Largo assai e espressivo » central est d’une fragilité émouvante, tel Grimal qui ne vibre presque pas. Les artistes sont sur le fil et sans jamais tomber dans un emportement romantique pesant. Le « Presto » final est quant à lui plein de rebondissements et de légèreté, le thème principal se baladant entre les instruments dans un dialogue parfaitement renouvelé entre les instrumentistes.

Ces choix interprétatifs, sans pathos ni effets d’esbroufe inutiles, deviennent encore plus identifiables dans le plus fameux des trios, l’opus 97 « À l’Archiduc ». Il est frappant de constater à quel point les artistes ne s’appesantissent jamais sur les accords ni ne cherchent à gonfler aux hormones cette musique. Le scherzo central est plein de caractère mais pas caractériel : les archets virevoltent, le piano sautille et les sonorités se fondent dans une complicité naturelle. Mais complicité ne rime pas ici avec uniformité : le trio est composé de trois personnalités bien distinctes qui apportent chacune leur valeur ajoutée. Grimal, qui ne cherche jamais le beau son en tant que tel, captive par la vigueur avec laquelle il s’approprie la partition. Cassard est toujours soucieux de la continuité du phrasé, comme dans cet « Andante cantabile » qu’il ne cesse de faire avancer pour ne pas en perdre le souffle. Gastinel quant à elle se montre tantôt espiègle, tantôt brillante, et porte avec enthousiasme ses deux camarades vers une exaltation constante. Le trio se termine sur un « Allegro » plein de surprises, emportant les bravos du public qui reconnaît là un Beethoven qui a donc tout pour plaire. Entre élégance classique et legato romantique, cette musique coule de source tant dans les phrasés que dans les choix de tempos, toujours vifs et allants.

David Grimal, Anne Gastinel et Philippe Cassard à La Roque d'Anthéron © Christophe Grémiot
David Grimal, Anne Gastinel et Philippe Cassard à La Roque d'Anthéron
© Christophe Grémiot

Le choix du bis ne pouvait pas mieux tomber, avec un extrait d'un autre trio beethovénien, l'opus 70 n° 2, dont la douceur et la tendresse du mouvement perpétuel ravissent le public, dans une grâce d’exécution qui force le respect. 

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