Chaque année, le festival Présences Féminines s’attache à proposer une série de rencontres avec des compositrices dont la riche diversité couvre l’ensemble des époques et des continents. 2020 ne dérogeant pas à la règle, la 10e édition de l’évènement s’est tenue à Toulon du 14 au 20 octobre dernier. Si les compositrices du passé se sont souvent illustrées en tant que chanteuses ou pianistes, c’est un instrument parfois méconnu du public qu’a mis en lumière le programme de la soirée de clôture : l’alto. Entre pièces romantiques et créations mondiales, l’alto se révèle être, selon les dires d’Isabel Villanueva, « l’instrument le plus humain qu’il puisse exister ». Retour sur un moment placé sous le signe de la découverte. 

Ce soir, le son des instruments résonnera aux côtés des maquettes de navires, des statues de divinités nautiques et autres toiles maritimes. En effet, c’est au cœur du Musée de la Marine que l'altiste Isabel Villanueva et le pianiste François Dumont s'apprêtent à se produire. 20h : lever de rideau avec l'accordéon de Pascal Contet sur le métaphysique Over the Sky, création mondiale de la compositrice en résidence, Édith Canat de Chizy. Dès le départ, le musicien semble faire corps avec son instrument : les deux compères respirent à l’unisson. De cette cohésion naît une grande expressivité doublée d’une belle maîtrise technique. Entre grondements et harmoniques suraigus, l’artiste livre au public une plaisante contemplation rendue par la peinture sonore de mouvements circulaires.

Pascal Contet et Édith Canat de Chizy au festival Présences féminines © Karl Pouillot
Pascal Contet et Édith Canat de Chizy au festival Présences féminines
© Karl Pouillot

Après les méditations contemporaines, place à la Sonate pour alto et piano de Rebecca Clarke, brillante pièce écrite en 1919, où virtuosité côtoie chants populaires irlandais. Loin de promouvoir l’image désuète d’un alto mélancolique, les artistes s’attachent à rendre le caractère impétueux exigé par la partition. Le piano de François Dumont se distingue par un jeu délicat et un toucher perlé. Le pianiste explore avec confiance toute l’étendue de son clavier. Concentré, le capitaine à la barre de son Steinway navigue sur les houles formées par les trémolos de la partie d’alto. La posture d’Isabel Villanueva se distingue par l’alliance d’un haut du corps bien ferme et d’une position des jambes plus mouvante. Des choix interprétatifs des musiciens émane une grande vocalité. En effet, le lyrisme, les coups d’archet parfois inégaux et les hauteurs quelques rares fois relatives, incarnent les différentes facettes des inflexions de la voix humaine. Autant d’aspects qui savent accrocher l’émotion des spectateurs.

Le concert se poursuit avec la création mondiale de Ritornello pour alto solo, imaginé par la compositrice iranienne Golfam Khayam. Si l'écriture rappelle quelque peu les arpèges d’une guitare, la technique demandée nécessite la maîtrise de fins paramètres propres aux cordes frottées – jeu en doubles cordes, glissades le long du manche et autres legato bien timbrés –, pirouettes techniques pour lesquelles la musicienne semble expressément à l’aise.

François Dumont et Isabel Villanueva au festival Présences féminines © Karl Pouillot
François Dumont et Isabel Villanueva au festival Présences féminines
© Karl Pouillot

Poursuivant dans sa lignée contemporaine, le spectacle se tourne vers En bleu et or, duo aux couleurs royales composé par Édith Canat de Chizy. De cet exercice découle un jeu instrumental pictural, où les interprètes se livrent à une véritable peinture des éléments. Dès lors, leur technique est mise au service de la représentation tantôt d’une mer calme, tantôt de rugissements de tonnerre. Si l’archet de l’altiste peut parfois sembler manquer de pression dans les passages vivaces, on admire la spontanéité dont elle fait preuve. Le pianiste, quant à lui, se révèle magicien du timbre, transformant son instrument tour à tour en célesta, en cloche et en grosse caisse.

En guise de finale, les instrumentistes se frottent à la complexité rythmique de la Suite en jazz style de Dobrinka Tabakova. On apprécie particulièrement l’instauration d’une communication accrue et efficace, fondée sur des regards complices et évocateurs. Cela permet une belle efficience dans les passages à l’unisson, pourtant réputés redoutables. Tout au long de l’œuvre se dressent en filigrane des mélodies aux couleurs bluesy, mises en valeur par un bel équilibre des sonorités. Énergique, précise et enjouée, l’interprétation d’Isabel Villanueva et François Dumont vient conclure en beauté ce concert et la 10e édition de Présences féminines.


Le voyage de Manon a été pris en charge par le festival Présences féminines.

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